Le Suicide Français, Eric Zemmour (1)

La politique est l’art de présenter les choses sous la forme la plus propre à les faire accepter.
Benjamin Constant

 

On l’admire ou on le vilipende. Certains de ses pairs en font un homme d’influence, l’élevant au rang d’un Jacques Attali, celui qui se complait à faire croire qu’il murmure à l’oreille des puissants, ou à celui du sayanim BHL dont le carnet d’adresses constitue à lui seul un réseau social d’envergure et une citadelle redoutable et redoutée. Mais, à l’instar de Nicolas Bedos, son opposé et sans doute complémentaire contradicteur, Eric Zemmour n’est qu’un amuseur public. Ou plutôt un bouffon de la République aussi nécessaire qu’incontournable dans le PAF audiovisuel comme sur la place publique où il est voué à toutes gémonies ou idolâtré comme un Brave Heart d’une réalité silenciée que l’on n’aime ni entendre ni voir. Certes, son érudition est indiscutable et sa verve littéraire se retrouve dans son oralité talentueuse. Certes, il sème la zizanie dans la logorrhée consensuelle du politiquement correct qui suivant l’angle où on le contemple, bascule rapidement dans l’incorrect. Mais il n’est pas que cela. Il milite aussi, à sa manière, avec rage et tendresse au nom de l’Autre, de tous les autres et dit souvent haut et clair ce que bon nombre de Français pensent tout bas, comme l’a fait courageusement et récemment sur le plateau des Paroles et des Actes, Nathalie Hourmant, déléguée syndicale FO au sein du Groupe Doux.

La France se meurt, la France est morte

C’est par ces mots qu’Eric Zemmour conclut son dernier ouvrage Le suicide français. Une lecture qui laisse hors d’haleine tant par sa forme que son contenu. Dans un ébouriffant télescopage d’époques, de lieux, de personnages historiques, de figures contemporaines et de faits tout azimut, l’auteur souligne année après année, mois après mois, jour après jour, ce qui à son avis nous a immergé jusqu’à aujourd’hui dans ce que De Gaulle qualifia de chienlit en parlant de Mai 1968.

Tel un médecin légiste bienveillant mais néanmoins incisif, Eric Zemmour se penche sur la dépouille encore fumante de la victime, La France, une France d’hier dont il ne subsiste que la nostalgie et la France d’aujourd’hui qui ne s’aime plus, la France qui le fait souffrir, une France qu’il aime néanmoins avec panache. La santé actuelle de cette amante dont le présent est enjuponné dans les décisions prises et les actes accomplis par ceux qui l’ont défait ces quarante dernières années, étant bien trop chancelante pour qu’il soit factible – semble-t-il – d’y porter encore remède, il la défend néanmoins avec talent, passion, pugnacité et reconnaissons-le, avec courage. Une vision volontariste teintée de défaitisme et prisonnière de ses propres contradictions et paradigmes, au nom desquels beaucoup, personnages publics ou anonymes, fantasment de lui faire payer de sa vie.

Qu’un quidam ose nous secouer le cocotier et voilà que sur les réseaux sociaux, les insultes et menaces volent. Du connard à la Peste Brune, du suppôt de Goebbels à l’étendard propagandiste Bleu Marine. Dire que vous avez lu son bouquin est s’asseoir avec lui sur le banc des toutes les suspicions et intolérances. C’est une provocation comme celle d’avouer pour ceux qui ont voté Hollande est, par les temps qui se débinent, une honte. Se joignent bien sûr au chœur de cette indignation qui vaut pour argumentaire, médiacrates, intellocrates, sociologues, politocrates, enfin bref tous ceux que nous laissons par paresse ou par ignorance penser à notre place. Sortant leur lance-flammes de la bien-pensance et de la culture autorisée, ils montent au créneau de leurs certitudes, creusent, fouillent, mettent en exergue ce que – à tort ou à raison – Zemmour stigmatise comme n’allant pas dans le sens de l’Histoire dont de toute façon le vulgum pecus ne connaîtra jamais plus qu’une version officielle édulcorée (Janvier 1973 – Robert Paxton, notre bon maître qui traite du régime de Vichy, de Pétain et des juifs). Prétexte commode pour effacer d’un coup de leur prompteur mental tout ce qui dans Le Suicide Français ouvre d’autres perspectives de réflexion, réduisant leur critique à deux mots : nauséeux et réactionnaire. La France est aussi devenu un pays où le silence est d’or et l’hypocrisie une mystique hégémonique, un pays où le je regarde ailleurs en a fait le royaume des aveugles.

Partant de cette loi universelle et inéluctable que toute action provoque une réaction qui à son tour, par effet domino, déclenche de multiples conséquences sur le court et le long terme, l’auteur relate et analyse des événements qui ont émaillé l’actualité politique, culturelle, criminelle et quotidienne de notre pays, de 1990 à 2007. A chaque date, est accolé le titre évocateur de l’évènement dont selon Eric Zemmour, il est opportun de comprendre la substantifique moelle pour éclairer d’un jour meilleur, l’obscurité, voire l’obscurantisme de notre présent. Le suicide Français constitue en quelque sorte un rapport d’autopsie caustique et brillant, se résumant à un exercice de mémoire qui s’appuie sur une éphéméride de faits, empreints de gravité ou en apparence légers, voire anecdotiques

Pour ce faire, Eric Zemmour descend et remonte les siècles en apnée, pour arriver à ce XXI° siècle décadent et si l’on en croit l’auteur, sans perspective, sans espoir, mort fusillé. Il détricote le bonnet rouge et phrygien de la Révolution française de 1789 où le peuple gagna une souveraineté populaire, trop indigeste selon le gratin dirigeant ultérieur, décédé ou en place, pour lui accorder une quelconque pérennité. Il fallait donc l’éliminer, la construction européenne, entérinée par le traité de Maastricht (20 septembre 1992, La démocratie meurt à Maastricht comme d’Artagnan) étant l’un des outils fondateurs de la déconstruction française.

Notre dramaturgie hexagonale commence par l’exécution politique du dernier Grand Homme en 1969 et se conclut par son décès le 9 novembre 1970 (la mort du père de la nation). Ces deux évènements concomitants signèrent la fin d’une époque, stigmatisant au niveau collectif et individuel, la « mort du Père« , la fin du patriarcat conservateur et la mort de la famille. Jusqu’alors, elle représentait la cellule matricielle qui modelait le microcosme et le macrocosme français. L’économie libérale aurait fait son lit dans cette dissolution programmée, consciemment ou non, de la famille qui annonçait celle de la Nation et de l’État, ouvrant la voie royale à toutes les transgressions, symboliques ou réelles, qui suivirent la contestation – plutôt que la révolution – de Mai 1968. Ce storytelling se conclut par Voir Lisbonne et mourir et la ratification le 13 Décembre 2007 du Traité du même nom par lequel la France abandonne sa souveraineté et son indépendance nationale, bradées par ses élites, souvent au profit de leurs intérêts carriéristes dont l’allégeance suit les chemins tortueux du grand projet européen et de la mondialisation, ce qui explique en partie la désastreuse situation que nous traversons actuellement au national comme au local, au collectif comme à l’individuel.

Ce ne sont là que quelques exemples de ce mal français qui prit naissance, suivant l’enquête menée par Eric Zemmour en Mai 68. Il y a donc un avant et un après Mai 68.

Avant Mai 68, tout était en ordre. Un ordre imparfait certes mais où chaque être avait son rôle et chaque chose une place sur les étagères des valeurs douillettes en goguette, travail, famille, patrie, quelles soient symboliques ou rationnelles, entre Père, Mère et Esprit saint. Après, ce fut le bordel. Le désordre cul par-dessus tête, un lâcher de sauterelles insidieux, la boîte à Pandore fomenteuse de toutes nos intempéries actuelles, schizophrénie, aveuglement et désarroi.

Avant c’était mieux, dixit Zemmour. Il y avait des hommes, des vrais, des virils, des plantés droits dans leurs convictions. De Gaulle, nous dit Zemmour, fut de cette trempe. Un homme qui posséda « le souci extrême de juste répartition des fruits de la croissance. » Un être de bon sens, car du bien être de tous dépend le bonheur de chacun. Qualité qui, il faut bien le reconnaître, semble actuellement obsolète. La figure clanique – plutôt que patriarcale – du père marqua cette époque. Catholique, rassembleur, protecteur et despotique, il incarnait au sein de la famille l’ordre et la loi. La femme était encore sage. Elle obéissait. Monsieur disposait, Madame exécutait. Monsieur allait au bordel, Madame procréait. Monsieur était un guerrier. Il ramenait l’argent au ménage que Madame dépensait en bonne économiste domestique, soucieuse de son homme et de sa progéniture. Le dimanche, toute la sainte famille allait rendre ses dévotions à l’église, avant de partager le repas dominical suant d’ennui. Qu’importe que l’on croie en Dieu ou non, la foi faisait partie de l’héritage familial. Les immigrés étaient cleans et corvéables à souhait. Ils faisaient le boulot que les Français ne voulaient plus faire, moyennant, il est vrai, un salaire plus bas. Mais on ne rougissait pas encore du colonialisme et de ses exactions. L’étranger était assimilé et ce faisant, son passé et son atavisme culturel devenaient caduques en acquérant la nationalité française, dont il pouvait jouir pleinement dans les prémices de nos banlieues, à savoir des bidonvilles en marge des villes, entre voie de chemin de fer et autoroutes ou dans les foyers de la Sonacotra. Il y eut bien quelques harkis que l’on calfeutra dans des camps qui n’eurent de provisoire que le concept. Mais bon, la guerre a des retombées inévitables que l’on pare aujourd’hui joliment du terme dommages collatéraux. La sexualité, quant à elle, s’exprimait là où elle le devait, dans les alcôves et au mitan du lit, celle de la femme étant priée de s’y cloitrer. On n’en parlait pas, sauf peut-être à confesse ou dans les garçonnières. Il y avait bien eu en 1960, l’affaire des Ballets roses (bleus pour les garçons), celle où un flic véreux organisait des parties fines avec des nymphettes dans un pavillon mis à la disposition du président de l’Assemblée Nationale et d’une pléthore de personnalités et notables parisiens. L’homosexualité, quant à elle, était perçue comme un caprice chic de l’intelligentsia, dont bon nombre d’écrivains homosexuels se firent les hérauts. Mais pour la plupart, être pédé était suivant la définition de l’OMS, une maladie mentale. Le pouvoir, lui, était ce qu’il doit être, une affaire d’hommes, la virilité – selon Zemmour – étant une nécessité impérative de son incarnation, « le pouvoir s’évaporant – dit-il -dès que la femme arrive. » Et la politique, mis à part quelques scandales comme le projet de reconstruction des abattoirs de la Villette, en était la noble expression (nda).

De fait, cet ordre souverain articulé autour des valeurs – assez proches pour Zemmour de la célèbre trilogie pétainiste Travail, famille, patrie – s’appuyant sur des lois justes et bienveillantes, garantes de la probité de l’État et de la Nation – dans ce cas la France – et par conséquent de l’individu, doit pour être viable, se manifester à son tour en la personne de l’homme qui la gouverne. La mort de l’un – en l’occurrence celle du Général De Gaulle – signe la mort de l’autre. « À partir du moment où la puissance paternelle est abattue par la loi, le matriarcat règne. L’égalité devient indifférenciation. Le père n’est plus légitime pour imposer la loi. Il est sommé de devenir une deuxième mère. « Papa-poule », chassé ou castré, il n’a pas le choix.  » Et vient alors le temps d’une « une humanité barbare, sauvage et inhumaine. L’enfer au nom de la liberté, de l’égalité. L’enfer au nom du bonheur » qu’illustrent aujourd’hui, entre autres dans la pensée zemmourienne, le mariage pour tous et l’homoparentalité, inaugurés dans les années 80 par l’émergence du pouvoir gay, la probable GPA, les banlieues et leur lente et violente déstructuration, conséquence selon l’auteur non de leur urbanisme bétonnier, sinon de leurs populations déracinées.

Après mai 68, vint donc l’ère des tapettes, « des fils et des frères« . Et celle de la libération sexuelle qui mit le corps féminin sous pilule, les soutiens-gorge au balcon et le sexe – ou plutôt la baise – dans les affres pathologiques mais exubérants d’un hédonisme contagieux. Hédonisme est un mot qui a les faveurs de Zemmour, tant il le répète. Un mot prédicateur, un mot pécheur. Les homosexuels, toujours plus ou moins victimisés, devinrent des gay, drainant derrière eux un formidable marché capitalistique. Les femmes, quant à elles, abandonnèrent les terres vierges et fantasmées de leur éternelle féminité pour devenir des objets déféminisés qui adoptèrent par mimétisme, ce qu’elles détestaient le plus chez l’homme, sa virilité, « coupable selon les féministes de tous les maux« , devenant ainsi à leur tour des femmes machos.

La femme : thème itératif, voire obsessif chez Zemmour, qu’il traite avec une misogynie relevant du pathologique.
Au contraire de Brassens qui chantait Tout est bon chez elle, rien à jeter, il semble qu’au contraire, pour Eric Zemmour, il n’y est pas grand-chose à garder chez cet être inconséquent. La femme serait la source de tous les emmerdements possibles et inimaginables, animée par la pulsion revancharde et incongrue d’avoir osé secouer le joug non pas d’une oppression millénariste, l’homme en étant lui-même victime, mais celui d’avoir voulu trouvé une place et un rôle dans cet espace social contemporain, d’autant plus que les deux guerres mondiales lui avaient permis de se prouver à elle-même et à son compagnon qu’elle était capable de faire autre chose que de passer le balai, de changer les couches ou de faire l’amour dans la position du missionnaire. Les femmes, dit-il en faisant référence à l’un des héros de Flaubert, « confondent leur cœur avec leur cul, et croient que la lune a été inventée pour éclairer leur boudoir. » En préférant le divorce pacifié à l’adultère tragique, en troquant la monogamie avec cocufiage pour « une polygamie séquentielle« , les femmes obligèrent les hommes à faire un choix testiculaire. Beaucoup en furent émasculés. Les enfants, nous dit encore Eric Zemmour, en paient toujours et encore jusqu’à aujourd’hui les pots cassés : « troubles scolaires et comportementaux » ou encore, mauvaise santé physique et psychique. Par ses revendications, légitimes ou non, la femme aurait donc sapé les fondements de la société française. « Les familles monoparentales – essentiellement dirigées par les mères – constituent le gros des troupes atteintes par la nouvelle pauvreté qui émerge à partir des années 1980« , entraînant une perte de pouvoir d’achat et donc, une acculturation (plus de sous pour acheter des bouquins), sans pour autant changer profondément les cartes. De fait, « c’est la femme qui choisit toujours, pour mari, un homme au niveau socioculturel supérieur au sien. La domination sociale a chez elle un fort pouvoir érotique…[…]… L’institutrice rêve d’épouser le prof agrégé, l’infirmière le médecin, la secrétaire le patron. » Sous sa plume, l’homme est une victime, un père déclassifié, une « pauvre vache à lait » qui accuse et récuse sans jamais se remettre lui-même en question. Se voit-il ainsi ? Et sa compagne ?

Après mai 68, vinrent aussi l’antiracisme, une muléta derrière laquelle les socialistes planquent leur soumission au libéralisme effréné. Et son corollaire, le multiculturalisme. Une manière détournée de mettre, selon Zemmour, la race et les différences raciales au cœur de la politique. Un paradigme régnant en maître sur l’espace intellectuel, un angélisme de bon aloi qui transmute la mauvaise conscience en bonne et fait culpabiliser tous ceux qui sans être pour autant racistes, voient dans l’immigration massive et mal gérée dont les sans-papiers, une mise à l’index de leurs droits au profit des devoirs édictés par les intégristes des Droits de l’Homme. Vinrent altermondialistes, concession subtile à l’anti-mondialisme, les décroissants, l’ouverture à l’autre, la tolérance pour tout et n’importe quoi, le mot haine foutu à toutes les sauces, qu’elles soient de droite, de gauche ou du centre, une pléthore d’accusateurs publics et de procureurs médiatisés qui entretiennent l’audimat, dont Zemmour.

Finalement, cette fameuse différence entre l’avant et l’après Mai 68 se mesure peut-être juste à l’aune
de ce que nous sommes capables d’endosser de nos multiples hypocrisies intellectuelles.

Mais vint aussi une réalité moins pimpante, plus terre à terre et qui touche de plein fouet des milliers de gens, bien que soient prônées à chœur et à cris par nos élus les inénarrables valeurs de la République : Liberté, Egalité et Fraternité, rassemblées autour d’une France généreuse qui, hélas, ne l’est réellement que pour une minorité, dont celle de nos dirigeants. Et c’est dans ce constat qui tient de la litanie que je rejoins Eric Zemmour.

– La mort des petits commerçants au profit des grandes surfaces – « les Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino ont édifié en une génération les plus grandes fortunes de France » n’hésitant pour arriver à leurs fins à recourir à la corruption : « Lorsqu’elle sentait le maire hésitant, la grande distribution ne lésinait pas sur la construction d’un parking, d’un rond-point, d’une salle polyvalente, d’une piscine ou d’un stade. Certains élus, moins farouches, se voyaient même offrir une résidence secondaire ou un gros compte en Suisse. Ou du liquide… » Que le patron de Leclerc pousse un coup de gueule médiatique, et le gouvernement tremble devant ce chantage déguisé. La grande distribution (autres lobbies) est devenue quasiment une mafia intouchable. Elle est pourvoyeuse d’emplois et si les gouvernants locaux ou nationaux lui mettent trop de bâtons dans les roues, la grande distribution délocalise sans état d’âme. Avec un cynisme philanthropique, elle lutte pour le pouvoir d’achat avec sa politique de prix bas à tout berzingue, une aumône insultante envers tous ceux qui bossent dans une tentative désespérée pour améliorer une vie qui file en quenouille. La qualité des produits, elle s’en fout ! La malbouffe est aux palais des fauchés ce que le caviar est à la louche des nantis. Que les commerces de proximité deviennent une rareté dans le paysage urbain, convertissant villes et villages en rideaux baissés et fenêtres aveuglées, elle s’en fout aussi. Que roulent les caddies dans les cathédrales de la consommation !

– La disparition des paysans et des petites exploitations au profit des complexes agro-industriels, subventionnés par Bruxelles et dont les produits chimiques gavent l’avenir de plusieurs générations.

– La désindustrialisation du territoire français au profit de la délocalisation et les salaires exorbitants des grands patrons (cf. Mai 1986 – Louis Schweitzer ou la nouvelle trahison des clercs – Avril 1996 – La gloire de Ritchie’D).

– les ouvriers devenus une denrée jetable pour l’entreprise.

– les immigrés dont Georges Marchais (cité dans Le Suicide Français) donne une définition toujours d’actualité : « Dans la crise actuelle, elle [l’immigration] constitue pour les patrons et le gouvernement un moyen d’aggraver le chômage, les bas salaires, les mauvaises conditions de travail, la répression contre tous les travailleurs, aussi bien immigrés que français. »

– Un chômage de masse et l’appauvrissement carabiné d’une classe moyenne à qui l’on concocte, à crédit sur un futur incertain, un consumérisme de compensation, auquel elle s’adonne avec bonheur, il faut le dire.

– une jeunesse à vau-l’eau, entre celle qui se prostitue pour financer ces études et reste sur le pavé après cinq ans d’études et l’autre désœuvrée des banlieues qui voit dans la délinquance un moyen rapide de faire comme les riches, trouve dans l’islam et son prosélytisme, la reconnaissance de soi, voit le Jihad comme la dernière guerre romantique et la femme, vision exponentielle dans la barbarie de la pathétique misogynie zemmourienne, un être diabolique, au mieux à assujettir, au pire à abattre.

– Une détérioration de l’environnement de proximité qui fait que toutes les maisons sont des clones des unes des autres, que n’importe quelle zone périurbaine est la copie conforme de toutes les autres, avec ses déserts industriels et de consommation, ornés de panneaux publicitaires et de ronds points.

– etc., etc.

Peut-on alors affirmer que le livre de Zemmour est un tissu d’âneries, généré par un esprit mégalo et narcissique, qui finalement aurait écrit un bouquin uniquement pour se faire mousser et courir les interviews ? Au vu des innombrables réactions – pour ou contre, dont certaines honteuses – il serait malhonnête de le faire. L’émetteur et le récepteur sont tous deux indispensables pour que se propage l’écho…. La France ne s’aime pas, nous dit Zemmour et si plus simplement, elle était confite de trouille ?

La politique est devenue un champ miné de duplicité et d’intérêts qui ne concernent plus qu’une minorité privilégiée. Nos politiciens ne sont guère plus que des marionnettes contraintes à des simagrées pour enfumer leurs électeurs comme leurs détracteurs. Ils ne décident plus grand-chose et vont prendre leurs ordres auprès des banques, des multinationales et des lobbies qui dans l’anonymat le plus select ordonnent le climax de nos changements. Leurs décisions sont les miettes de ces festins programmés par des décideurs en cols blancs et aux mains sales. Ceux-là n’ont pas été démocratiquement votés, sinon cooptés suivant le réseau auquel ils appartiennent. Ils se battent comme des loups pour des choses et des buts qui nous échappent complètement et dont, lorsque l’on en a conscience, annihile notre bon sens.

De quoi avons-nous peur finalement, sinon de nos lâchetés, de là où elles nous mènent inexorablement. Dans le mur que nous avons construit. Peur de Marine Le Pen ? Allons-donc ! Si elle était élue, elle fera sans doute comme tous ceux qui l’ont précédé. Elle se conformera, faute de ceci ou de cela, aux diktats des multinationales, des grandes banques et des assureurs et à la dictature de la jurisprudence européenne. Pourra-t-on le lui reprocher alors que nous manquons de courage pour changer par nous-mêmes cette réalité que nous subissons ?

On nous contrôle jusque dans nos slips. Et on laisse faire. Le consumérisme est devenu notre nouvelle religion et la consommation, notre nouveau Dieu. Et en son nom, l’Histoire nous enseigne ce dont l’Homme a été et est capable. Pour l’heure, aux volte-face et aux lâchetés de nos gouvernants, nous opposons… Rien. On applaudit les printemps des autres et on peaufine nos hivers. On espère benoîtement que les temps changent, que sortent du bourbier quelques rassurantes et paternalistes figures charismatiques qui allumeront les pétards mouillés de nos révoltes. On est tellement ensablés d’impuissance dans nos résignations et atteint du syndrome de Stockholm qu’on est disposés à redonner à nos bourreaux démocratiquement élus, la corde pour nous pendre. Nous, le peuple, on est la pute éternelle des puissants, du pouvoir et de l’argent. Et nos limites semblent aussi infinies que leur arrogance.

 

Enfin bref, je ne suis pas en accord, loin s’en faut, avec toutes les idées que défend Eric Zemmour. Néanmoins Le Suicide Français mérite lecture, ne serait-ce parce qu’aujourd’hui je ne peux nier – ni personne en fait – la réalité du quotidien de mes concitoyens, celle de la France d’en-bas et du milieu, que j’expérimente chaque jour, factures après taxes, économies de bout de ficelle et désertification de biens des plaisirs, certains nécessaires comme avoir de belles dents lissées sur un sourire fashion et d’autres tout aussi indispensables comme un repas de qualité, pas celui des prix les plus bas, entre amis.

Néanmoins, Eric Zemmour perd à mes yeux quelque peu de sa crédibilité globale du fait de sa vénération pour Napoléon. Comment peut-il, lui, qui se targue d’être un journaliste politique féru d’histoire, lui qui enfile le costume de chevalier blanc de la pensée rédemptrice et fustige tout ce qui ne marche pas dans ses clous, admirer un type tel que Napoléon, ce monstre génocidaire ? Ou alors qu’il en débatte avec les Haïtiens et les peuples des territoires d’Outre-Mer ! Comment peut-il ignorer les travaux de tous ces historiens, passés et présents, dont on occulte les recherches  au nom de la grandeur de la France  ?

Comment peut-il méconnaître ce qu’en dit Simone Weil dans Réflexion sur les origines de l’hitlérisme  (1940)1 :
Napoléon n’a pas inspiré au monde moins de terreur et d’horreur qu’Hitler, ni moins justement. Quiconque parcourt, par exemple, le Tyrol, y trouve à chaque pas des inscriptions rappelant les cruautés commises alors par les soldats français contre un peuple pauvre, laborieux et heureux pour autant qu’il est libre. Oublie-t-on ce que la France a fait subir à la Hollande, à la Suisse, à l’Espagne ? On prétend que Napoléon a propagé, les armes à la main, les idées de liberté et d’égalité de la Révolution française ; mais ce qu’il a principalement propagé, c’est l’idée de l’État centralisé, l’État comme source unique d’autorité et objet exclusif de dévouement ; l’État ainsi conçu, inventé pour ainsi dire par Richelieu, conduit à un point plus haut de perfection par Louis XIV, à un point plus haut encore par la Révolution, puis par Napoléon, a trouvé aujourd’hui sa forme suprême en Allemagne. Il nous fait à présent horreur, et cette horreur est juste ; n’oublions pas pourtant qu’il est venu de chez nous.

Il lui faudrait, parmi toutes les recherches auxquelles il se réfère ajouter la lecture du Crime de Napoléon de Claude Ribbe,2 historien et philosophe.

Plus d’un million de personnes vouées à la mort selon des critères ‘raciaux’, un génocide perpétré en utilisant les gaz, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dévorés vivants par des chiens, deux cent cinquante mille citoyens enchaînés et mis en esclavage, un plan de déportation meurtrier incluant d’anciens parlementaires, des escadrons de la mort pour traquer les résistants et les brûler sur place, des camps de triages et de concentration, des ‘lois raciales’. Cent quarante ans avant la Shoah, un dictateur, dans l’espoir de devenir le maître du monde, n’hésite pas à écraser sous la botte une partie de l’humanité. Ce n’est pas de Hitler qu’il s’agit, mais de son modèle, Bonaparte. Comment les exactions de ce déporté misogyne, violeur, homophobe, antisémite, raciste, fasciste, antirépublicain, qui détestait autant les Français du continent que les Corses, ont-elles pu, jusqu’à présent, restées ignorées du grand public ? Pourquoi une certaine France, au XXIe siècle, s’acharne-t- elle à faire du boucher des ‘Noirs’ un héros national ?

Ou encore qu’il médite sur ces déclarations épistolaires et haineuses3 de son grand homme envers la France, propos qui n’ont rien à envier à ces jeunes de banlieue qui font frémir notre polémiste national :

Féroces et lâches, les Français joignent […] aux vices des Germains ceux des Gaulois ; ils constituent  le peuple le plus hideux qui ait jamais existé.

Antérieurement, à Goubico, greffier des États de Corse : Continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime ? Continuerons-nous à voir tous les emplois que la nature nous destinait occupés par des étrangers?  – et des gens, ajoutait-il, très aristocrate, dont, pour la plupart, la naissance est abjecte.

A son oncle Fesch, le futur cardinal : Les Français ! Avons-nous assez souffert de leurs vexations? […] Qu’ils redescendent au mépris qu’ils méritent .

Plus tard, il confiera ; La France ? Je couche avec elle; et elle me prodigue son sang et ses trésors, Autrement dit : Elle fait ce que je veux, et elle paie.4

 

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 20/10/2014
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 Pour ceux qui désirent en savoir plus sur le contenu décortiqué
du Suicide Français de Zemmour, c’est ICI

 

1. – Réflexion sur les origines de l’hitlérisme » (1940), dans Écrits historiques et politiques, Simone Weil, éd. Gallimard, 1960, p. 13-14
2. – Le Crime de Napoléon, Claude Ribbe, 2005, récemment réédité au Cherche Midi.
3. – Henri Guillemin, Napoléon tel quel,  p. 17, 1969, Ed. de Trévise, Paris.
4. – Journal du comte Roederer (1909), p.240).
Voir également : Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

Article publié sur Culture Chronique

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