Suite indienne, Paul Théroux

Voici un livre qui se veut révélateur d’une Inde obscure à travers les regards croisés d’un couple richissime et vieillissant qui n’a rien plus rien à se dire, si ce n’est l’écho abyssal de leur relation, ponctué de massages ayurvédiques, d’un homme d’affaires divorcé qui délocalise à tout va en signant des contrats juteux et esclavagistes avec des Indiens et enfin, une jeune femme, moche et grosse – évidemment faire-valoir de toutes les belles qui croisent ses complexes – à la recherche d’un apaisement intérieur, comme on dirait actuellement. Tous quatre, américains moyens en vadrouille dans un pays qu’ils sont incapables d’appréhender autrement qu’en y translatant les clichés éculés de leurs univers censurés. En face, des Indiens godillant entre condescendance ironique, servilité pathétique et en perpétuelle débrouille. Autant de personnages plongés dans un brouhaha puant et une gangrène miséreuse, un mépris réciproque et une arrogance à peine dissimulée. Mother India, Incredible India !

Un bouquin qui fut encensé par des critiques dityrhambiques pour être écrit par Paul Théroux, un Sindbad moderne comme le qualifie André Clavel et salué unanimement comme un remarquable écrivain voyageur. Et pourtant, un bouquin bourré de poncifs d’une superficialité consternante. Car notre homme pose sur l’Inde un regard dont l’acuité frise la cécité des touristes blancs qui croient y trouver ce qu’ils n’ont pas su voir chez eux et encore plus, en eux. Ceux-là se laissent embaumer d’autant plus facilement qu’ils trimballent dans leurs valises toutes sortes d’idées préconçues, promptes à moduler la vision et l’approche étroites qu’ils ont de cet immense pays. Une vision zappée. Une Inde prostituée qui ne semble avoir rien d’autre à offrir aux fantasmes du Blanc, selon Paul Théroux, que quelques adolescentes nubiles, des étreintes fantasmées et furtives entre adultes consentants, et même un viol. Ces quatre personnages, même s’ils sont représentatifs de bien des Occidentaux en goguette en Inde, n’en sont pas moins tous caricaturaux, sous l’emprise d’un crétinisme stupéfiant et d’une inculture crade, sans même parler de leur sensibilité atone qui ne semble frétiller qu’au rythme de leur ego et surtout, de leurs organes sexués. Seule Alice, l’étudiante en mal de nirvana et de reconnaissance, fait preuve d’un peu de lucidité dans sa perception de l’ashram de Sathya Sai Baba, avant de sombrer dans un délire spirituel pour un éléphant et le dieu Ganesh.

Les Indiens sont décrits comme des êtres versatiles, calculateurs, menteurs, voleurs et disposés à tout et n’importe quoi du moment qu’il s’agit de plumer le Blanc. Théroux ne leur fait même pas l’honneur de penser qu’ayant fort bien compris sa psychologie, ils savent en user et en abuser. Il pousse même la finesse à leur faire parler un anglais Y’a bon biriani  qui n’est pas sans rappeler notre tirailleur sénégalais et son fameux Y’a bon Banania. Que dirons-nous si nous avions la capacité de lire des écrivains indiens dans le texte et que notre Hindi maladroit était traduit en pitinègre ?  

Mal écrit, truffé d’évidences pseudo-philosophiques et de descriptions réitératives, pouilleuses et malodorantes, Suite Indienne est le genre de récit qui confortera ceux qui n’osent déjà plus sortir de leurs frontières par peur de se faire kidnapper, violer ou trucider et n’éprouvent aucune fascination pour la saleté et la misère tiers-mondiste, fut-elle porteuse de sagesse. Il donnera certainement des idées à ceux toujours affamés et friands d’assouvir, sans la peur d’être pris en flagrant délit, leur besoin de chair fraîche. Il enlèvera toute illusion à ceux qui pensaient trouver sur ce vaste continent une illumination libératrice et en procurera certainement à quelques affairistes opportunistes.

Forts rares seront ceux qui échapperont à ce mirage littéraire, forgé de toutes pièces par notre hégémonisme occidental et partiront à la découverte de cette Inde qui se livre difficilement et, il est vrai, emmêle tout.

 

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – février 2014
Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L 122-5
du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de l’ensemble de ce site sans l’autorisation expresse de l’auteur.

 

Suite indienne, Paul Theroux, trad. de l’américain par Pierre Demarty, Grasset, 2009 (ISBN : 2246730716)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *