Une Antigone à Kandahar, de Joydeep Roy-Bhattacharya

Une Antigone à Kandahar
Joydeep Roy-Bhattacharya
traduit de l’anglais (Inde) par Antoine Bargel
© Gallimard, Du Monde entier, 2015

 

Nizâm… Un prénom de fille et de garçon qui en persan, signifie harmonie.

Une silhouette bleu pastel immobile, un mirage contre le brun grisâtre du sol, une chaleur diurne qui épuise les corps et torréfie les esprits, un froid nocturne polaire qui empêche le sommeil, un ciel pailleté de tant d’étoiles qu’il suffit de se pencher pour les ramasser, l’aube qui nait plombée d’une brume maculée de poussière, le vent qui zèbre la terre à grands coups de fouet, l’air qui sent le soufre, des montagnes imposantes, le désert qui se cache dans les ombres et la poussière, partout. Quelque part en Afghanistan. La mort joue avec les nerfs des hommes, soldats américains contre Talibans. Les corbeaux et les vautours se disputent leurs dépouilles. Le temps se dissout dans une attente hantée par le spectre de la mort. Un poste avancé de l’armée américaine, une guerre qui n’en finit plus, une guerre qui abîme les cerveaux, détruit les cœurs et transforme les hommes en machines à tuer. Et le silence qui renvoie chacun à sa propre solitude et à ses doutes. Dans la nuit afghane, à la musique de Nizâm, ancrée sur une charrette, juchée sur ses deux moignons, ses deux bras comme des rames qui lui ont permis de venir depuis son village lointain rayé du monde par un bombardement qui a emporté toute sa famille, répond en eux la nostalgie de l’exil et le désespoir de leur inutilité.

La jeune femme est venue leur réclamer le cadavre de son frère Youssouf, un héros pachtoun, un moudjahid et un résistant, qui a combattu les talibans, est mort en combattant les envahisseurs amrikâyi et était venu pour venger les siens, afin de l’inhumer respectueusement. Mais, le gouvernement de Kaboul a décidé, quant à lui, de l’exhiber à la télévision comme étant une belleprise de guerre, un chef rebelle taliban aussi redoutable que redouté.

Nizâm, Antigone musulmane qui renvoie, comme l’évoque l’auteur Joydeep Roy-Bhattacharya, à l’Antigone de Sophocle, non seulement dans la thématique, mais aussi dans la construction du récit. Au prologue de Sophocle, ou scène d’exposition, répond le monologue intérieur de Nizâm : d’où vient-elle et quel est son but, à savoir, accomplir son devoir – la loi divine – et enterrer son frère suivant le rite musulman.

Au roi Créon qui dans la tragédie grecque incarne la froide raison d’État et la loi humaine – « ce Polynice qui n’est rentré d’exil que pour mettre à feu et anéantir le pays de ses pères et les dieux de sa race » et est interdit de tombeau : « J’entends qu’on le laisse là, cadavre sans sépulture, pâture et jouet des oiseaux ou des chiens. », – répond le refus du capitaine Connolly qui, lui, représente le pouvoir politique lointain de Kaboul dont les États-Unis sont l’allié.

Puis viennent chez Sophocle la parodos, entrée du chœur, les épisodes joués par les acteurs alternant avec les chants du chœur, qui se conclut par l’exodos, fin de la pièce et la sortie des personnages. Structure que l’on retrouve à travers les sept récits, entre rêves et méditations, dans ce livre : celui du Lieutenant Nick Frobenius, du toubib, Doc Taylor, de l’interprète afghan Ismène (Massoud) dont toute la famille a été massacrée par les Talibans, du sous-lieutenant Tom Ellison, de l’adjudant Marcus Whalen, le journal intime du Lieutenant Nick Frobenius, une sorte d’exergue illustrant les propos de chacun et enfin, celui du capitaine Connolly, qui note dans son journal de bord, le déroulement des évènements et la réaction de ses hommes, jusqu’au dénouement, la mort de la jeune femme.

Par le biais de la figure tragique d’Antigone, le livre de Joydeep Roy-Bhattacharya aborde également des sujets auxquels se risquent très peu d’écrivains américains contemporains, à savoir qu’est-ce qui justifie la guerre, qui la décide et qui sont les hommes qui la font. Soldats de métier ou engagés volontaires après le 11 septembre 2001, que ce soit par patriotisme ou par fièvre romantique ou encore  parce que la vie civile ne leur offrait aucun débouché, ils se raccrochent comme ils peuvent à l’absurdité de leur présent. « Ce ne sont pas les armées qui gagnent les guerres ; ce sont les peuples. Les peuples ressentent des choses comme le sacrifice, la perte, la douleur. Les Pachtouns sont impliqués dans cette guerre en tant que peuple… […]… Ils savent ce pour quoi ils se battent – ils se battent pour survivre, pour leurs maisons, pour leurs croyances. Okay, c’est sûr, leurs croyances sont tarées, mais nous, pour quoi on se bat ? Certains de nos soldats sont des gamins pour qui le seul choix dans la vie c’est l’armée ou la drogue. D’accord, on a aussi le matos high-tech et toutes les stratégies d’écoles possibles et imaginables. Peu importe. Leurs frondes et leurs pierres sont plus puissantes que nos M203. Leur nation est plus puissante que notre armée. », remarque Doc Taylor.

Quels que soient le milieu d’où ils viennent, leur culture ou leur ignorance, la guerre a laissé en eux son horreur indélébile, ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont fait. « Nous utilisons des drones sans pilote pour combattre une bande de paysans illettrés armés de fusils à verrou, et cela laisse un certain goût dans la bouche qui est bien loin de la gloire des campagnes d’Alexandre, si tu vois ce que je veux dire. Ou même de Napoléon, d’ailleurs. », écrit Frobenius dans son journal intime, dédié à son père. Souvent, ils ne savent plus qui ils sont. Leur passé ressemble à un déguisement, leur famille est en lambeaux, leur femme les a quittés, leurs mômes sont des étrangers. Quant au futur, le retour au pays est incertain et angoissant, un bon soldat étant un soldat mort. L’Amérique n’aime guère les vétérans de ses guerres, tous ces stress post-traumatiques, ces sans bras et ces sans jambes, ces mutilés de la vie, lui sont aussi indigestes que le furent nos Gueules Cassées. Un prurit honteux que la société américaine planque dans les plis de ses drapeaux. Beaucoup deviennent alcooliques ou drogués, SDF ou se suicident

« Joyeux a dû être sacrément déprimé pour que le suicide lui semble une bonne solution. L’armée l’a laissé tomber, mec. Quand on a risqué sa vie pour son pays, on mérite mieux. C’est une question de respect, tu vois ? Quand on s’est battu et qu’on a saigné avec ses frères d’armes, c’est quelque chose qu’on peut pas expliquer à quelqu’un qui n’a pas connu ça. Ils peuvent juste pas comprendre…[…]… L’armée, c’était sa famille, il se sentait bien aux côtés de ses frères, mais ici, il était redevenu SDF, tu vois ce que je veux dire ? Il avait personne pour le soutenir dans les moments s’engage parce qu’on aime notre pays, on s’engage pour que les autres aient pas à le faire, pour que les fils de riches aient pas à le faire, mais quand on rentre à la maison… »

Ni ouvrage contre le terrorisme, ni récit antimilitariste, Une Antigone à Kandahar souligne néanmoins l’absurdité de notre angélisme qui berce l’arrogance de nos démocraties, nous persuadant que nous avons tous les droits et par-dessus tout, le Droit comme un blanc-seing. « Quand vous tuez des gens et exterminez leur famille, que vous mitraillez leur maison et brûlez leur village, que vous pilonnez leurs champs de bombes à fragmentation et abattez leurs troupeaux, vous avez perdu la putain de bataille pour le cœur et l’esprit. Putain, on essaie de mentir à qui ? À nous-mêmes ? On est vraiment étonnés qu’ils ripostent ? On n’est pas en train de gagner la guerre, on est en train de se créer des ennemis à vie. Il est temps d’admettre que nos supérieurs nous tiennent prisonniers de leurs mensonges. », dit encore le toubib.

Et Nick Frobenius de noter dans son journal : « La seule différence entre eux et nous – et elle est d’importance – c’est que nous sommes des visiteurs. Notre place n’est pas ici ; nous ne sommes pas enfermés dans l’histoire locale, cette piteuse chronique d’échecs, cet avenir incertain. Cela rend d’autant plus essentiel que nous fassions ce que nous sommes venus faire, que nous le fassions vite et que nous partions. Que nous partions avant d’être aspirés dans ce cycle d’échecs et de violence. Que nous partions avant de n’être qu’une tribu vaincue de plus. »

Et de conclure avec une lucidité désenchantée qui devrait réfléchir nos gouvernants qui sans état d’âme autre que celui de nos intérêts économiques, vendent les armes qu’ils fabriquent aux belligérants toute idéologie confondue, afin, disent-ils, de mieux désarmer la paix : «  La guerre est la seule vraie relation que nous ayons avec les gens de ce pays. Ils le savent ; nous le savons. On se comprend les uns les autres. On a passé un accord. Nous avons chacun notre règle de représailles ; ils appellent la leur badal, nous appelons la nôtre vengeance.»

Jusqu’à quand ?

 

Remarque
A noter une traduction lourde dans la tournure des dialogues (il dit, il répond, etc…) et l’usage qui semble parfois peu indiqué vu la relation hiérarchique des protagonistes de la formule : m’nadjudant.

 

A propos de l’auteur :
Joydeep Roy-Bhattacharya est né à Jamshedpur, en Inde. il a étudié la politique et la philosophie à l’Université de Calcutta et de l’Université de Pennsylvanie. Il vit aujourd’hui dans l’Etat de New York.
Ses romans, Le Gabriel Club (Actes Sud)  et The Storyteller de Marrakech, ont été publiés dans onze langues dans seize pays.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 27 novembre 2015
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