Le Pays des Intouchables

La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal que l’on se donne pour demeurer 20, 40 ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.
 Louis-Ferdinand Céline,Voyage au bout de la nuit

Le Pays des Intouchables

Toute crise a ses points de rupture, une fragilité antérieure et annonciatrice de la prévisible fracture. Ainsi, il y a eu la France d’en haut et celle d’en bas, celle des people bling-bling avec leur glamour, leur land, leurs sex-stories et leurs Porsches Panamera et celle des culs- terreux, du péquenot d’hier au prolo d’avant-hier, jusqu’au ravaudage permanent du tissu social d’aujourd’hui, en passant par celui du peuple démocratiquement indigné qui en bave dur pour remplir quotidiennement son frigo de surgelés et de bio allégés. Les Républiques changent, les monarques et leurs courtisans restent. Autres temps, autres étiquettes, la danse continue en chaloupé binaire. Le rustre, le plouc, l’inculte, le béotien contre l’élite, la crème, l’intelligentsia, la fine fleur de la nation, la chefferie et ses oligarchies fluctuantes et légitimées, bref celle à qui l’on octroie une supériorité morale, intellectuelle et culturelle, dont le propre est de qualifier en disqualifiant et le but, de protéger la masse brouillonne de son incurable crétinisme, voire de ses perversités en latence, en prenant – en son nom et sans la consulter – toutes les décisions, qu’elles la concernent de près ou de loin.   

La mise en équation est actuellement fort simple, elle n’a plus d’inconnue. La dichotomie affiche son obscénité, dûment distillée et contrôlée par les tenanciers de l’espace politico-médiatique. Pour bénéficier de ses couvertures, il suffit de se glisser dans les draps ad-hoc, ceux en meilleure soie sur lit de caviar des idées justes et éclairées qui nous dessinent des futurs obscurs ou ceux en nylon recyclé, joliment imprégnés des sueurs nocturnes dégueulasses des brebis galeuses qui zappent l’actualité, de faits divers en scandales. Pour elles, pas de crise ! Elles sont quotidiennement en croissance exponentielle. Nos élites ont la fleur en bouche et les clouent au pilori de leur vocabulaire académique et éthiquement répressif.

Enterrée la génération Woodstock et la génération Punk, dépassées la génération Capote et la génération sacrifiée, ignorée la génération indignée, et les enfants de la télé ou les fils de pub, béni soit la fin du prêt-à-rêver ! Le citoyen lambda du XXI° siècle se doit d’être mis aux parfums de la nouvelle écologie morale. Le temps est aux zélateurs et aux délateurs. Si l’anonymat d’en bas vous pèse, oubliez la télé-réalité, misez plutôt sur la rumeur publique. Reconvertissez-vous ! Soyez fraudeur du fisc, fossoyeur de la sécurité sociale, criminel de la route en puissance, tricheur aux allocs, pédophile récidiviste, délinquant d’un quartier sensible, arracheur de plantes transgéniques ou pollueur fumeur… Sous les feux de la rampe dont ils sont tellement friands, nos raisonnantes têtes pensantes, entre experts réformateurs et philosophes du bazar social, se chargeront de déminer vos comportements, toujours dans le juste milieu, à mi-chemin entre la victime et le bourreau. Ils sont là pour vous rassurer et vous dire qu’ils veillent au grain, à tous les grains. Nouveaux VRP en permanente mission de salubrité publique, ils moralisent l’Histoire, celle à laquelle nous ne sommes plus conviés à participer, clones de pointure minimaliste de l’inénarrable BHL, celui-ci monnayant sans état d’âme le luxe de ses révolutions choisies.

Vous me direz tout le monde n’a pas la verve libertaire d’un Charles Bauer, ni même oserait se revendiquer révolutionnaire de profession comme Illich Ramirez Sanchez, alias Carlos. L’indignation finit là où commence le conformisme. Las ! Si vous êtes vraiment titillé par le démon de la célébrité, fut-elle des plus médiocres, il vous reste à souquer ferme pour gagner une place éphémère parmi les têtes de gondoles. Devenir le rappeur phare de l’instant, exhiber votre carte vermeille de chanteur à minettes devant un parterre troisième âge, balancer seins et fesses relookés en vous prenant pour Rihanna, écrire vos mémoires entre fond de terroir et scandales politico-sulfureux ou vous adonner à la littérature Mac Do, débusquant la trouvaille pour déboulonner tous les besogneux du mot, bien ancrés dans ce fond de commerce.

Ne croyez pas pour autant décrocher le pactole !  Nos prestataires de services intellectuels ont leurs cercles de raison et n’hésitent pas à monter au créneau consumériste du prêt-à-penser. Ils vous diront ce qu’il faut lire et allumeront pour vous les feux de joie de leurs autodafés silencieux, d’autant plus que dans leur entreprise, ils seront soutenus par l’Homo Sapiens Parisianus Journalinus, boursicotiers de la culture et gardiens appointés de révolutions avortées. Et vous, pauvre Citadinus campesinus provincialus incognitus qui n’avez pas l’opportunité d’arpenter la même géographie urbaine, entre arrondissements ciblés et réseaux sociaux fermés, il ne vous restera qu’à battre le pavé rutilant de la déconfiture et du doute.

A moins que, faisant feu de tout mercantilisme laminant, vous décidez de vous enferrer dans votre solitude monacale pour concocter du bel ouvrage anonyme, un de ceux qui comme le bon vin, doit attendre la maturité, pour être dégusté par la France d’en haut, vue d’en bas. Comme le disait joliment Cyril Conolly : mieux vaut écrire pour soi et ne pas avoir de public plutôt qu’avoir un public et ne plus être soi-même

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© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 17/07/2012
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