Monsieur le Président (Lettre ouverte)

Réfugié, personne qui cherche un refuge. Migrant, personne qui passe et ne s’arrête pas. La politique relève parfois de l’escamotage sémantique. Plus d’un demi-siècle en arrière, des milliers de réfugiés arpentaient les routes de la plupart des pays d’Europe, fuyant l’absurdité et les souffrances de la seconde guerre mondiale ou de la guerre civile espagnole.

Préalablement à ce désastre, l’Europe avait laissé faire, et même cautionné (cf. les accords de Munich), un petit caporal qui rêvait d’une Europe nouvelle à sa botte. Les gouvernants d’alors comme ceux d’aujourd’hui prêchaient l’apaisement, un diplomatique : « ne rien entendre, ne rien voir, ne rien faire… » On connait la suite, les refoulements aux frontières, les camps de réfugies, les quotas pour les juifs persécutés et souvent refusés, les trains traversant l’Europe, les peuples et les puissants regardant ailleurs, mais faisant leur beurre…

La morale a été inventée par des forts pour contrôler les faibles et elle correspond toujours à celle du pouvoir en place. Quoiqu’il advienne, les gouvernants et consorts sont du bon côté du manche et majoritairement, prêts à n’importe quoi pour le garder. Les gens avec qui ils palabrent et mangent tous les jours, les banquiers, les industriels, les militaires, les institutions internationales, bref ceux qui leur intiment l’ordre de faire ceci plutôt que cela, jouant leur partition en coulisses… Ensemble, vous tapotez sur le clavier de l’ignorance des peuples. De leur imbécillité moutonnière et vous pouvez le faire parce qu’en face, il y a une résonance, le foutu dernier Smartphone ou la dernière bagnole Machin. Vous leur faites croire à la légitimité des lois et aux institutions. Feu vert, feu rouge… et dernièrement à l’intelligence des quotas… Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable… Là aussi, escamotage sémantique : quota, mot banni par l’Élysée. On lui exige un mot frelaté : répartition.

Les réfugiés du XXI° siècle, victimes en partie de vos manœuvres politiques interventionnistes au nom du capitalisme et de nos intérêts économiques nationaux, seront donc des migrants répartis. Ils vous doivent, dans une mesure certaine, ce chaos – BHL & Co – la responsabilité leur incombant également pour avoir délégué l’impunité de leur malheur à leurs propres gouvernants, voire d’y avoir collaboré en connaissance de cause à effet. Je ne puis m’empêcher en conséquence de me demander comment la plupart d’entre eux, si l’on en juge ce que nous rapportent les médias de leur histoire, fait pour trouver ces sommes pharamineuses (plusieurs milliers d’euros d’ici qui chez eux représentent un pont d’or) qu’ils paient rubis sur l’ongle aux passeurs. Ayant pour certains rendez-vous avec la mort, je doute fort que ces derniers leur fassent crédit. Si demain j’étais obligée d’en faire autant, ne possédant ni fortune ni réserve et n’ayant rien à monnayer, je sais que je n’aurais pour tout outil de fuite que ma force physique et ma détermination. En outre, comment ne pas envisager dans le cas inverse que les pays de ces migrants – vu comment ils traitent les leurs – ne m’opposeraient pas, armée au poing, une violente fin de non recevoir ? Une conclusion s’impose : les gens les plus en danger sont ceux qui restent, l’intelligentsia – la seule qui a les moyens de renverser le cours des évènements  –  ayant déserté les lieux bien avant la première semonce belliqueuse. L’Histoire se rejoue toujours les mêmes scénarios.

Pour que celui-ci franchisse la scène de l’actualité, une situation qui perdure depuis bientôt cinq ans, et que la France sorte de sa léthargie à élastique, une simple image – soupçonnée d’avoir été mise en scène opportunément –  a suffi. Les milliers de blessés, les milliers de sans toit et je n’ai plus que mes yeux pour pleurer, les quelques 220 000 morts ne sont donc que des dommages collatéraux imputables aux pertes et profits de la barbarie ? Ne venez pas me chanter que vous avez du cœur, que ce môme sur une plage vous a retourné les tripes. Nous ne différons pas de vous. Nous regardons tous ailleurs. Toujours et partout. Ne sommes-nous pas tous quelqu’un d’autre ?  Je suis… Un sésame de choc ! Non, vous répondez seulement à la pression d’une opinion publique qui d’un coup, se tourneboule au prénom d’un enfant, pendant que des milliers d’autres – et pas seulement des gosses – meurent de faim, de balles, de coups, sont violés, torturés ou décapités en toute indifférence depuis des mois. Quelques semaines auparavant, c’est la mort d’un chat et d’un lion qui faisait le buzz, bien plus que ces touristes qui continuaient de se bronzer le cul tandis que sous leurs yeux ensoleillés, d’autres voyaient le leur disparaître corps et biens dans la flotte… L’être humain est pathétique et il n’est pas dans sa nature d’être spontanément bon ! La preuve : il faut toujours qu’il se fasse mettre jusqu’à l’os ou qu’il lui en arrive une bien grosse pour qu’enfin, il réagisse. Tout comme vous aujourd’hui. Mais ne nous leurrez pas ! Seule une Raison pesée guide vos actes, trop fréquemment et malheureusement indexés à la courbe des sondages d’opinion. Un être de cœur et de conviction, quel qu’il soit, n’aurait pas attendu qu’une consœur d’Outre-Rhin lui remonte les bretelles pour agir. Je sais de quoi je parle. Ma famille et moi-même n’avons jamais fermé notre porte et il nous est arrivé, malheureusement parfois, d’en payer le prix fort…

Accueillir l’autre, lui tendre la main quand il est dans la mouise n’est pas un monopole républicain. C’est une attitude légitime, d’abord individuelle avant que d’être collective, que la société consumériste a perverti en lui flanquant une valeur marchande et dont elle se doit de gérer le coût. Pourtant, la France n’existerait pas sans tous ces réfugiés, immigrés et migrants de toutes nationalités que les guerres ou des circonstances économiques désastreuses ou encore leur amour pour notre pays ont poussé, siècle après siècle, à faire de cette terre, leur patrie d’adoption. Une minorité d’entre eux constitue l’élite intellectuelle de notre pays. Je ne parle pas de celle qui détient les leviers du pouvoir économique ou politique, ni de celle prompte à trahir ses idéaux pour devenir l’ombre des princes, mais de celle qui met sa créativité, son intelligence et son cœur au service du bien de l’Autre, de tous les autres.

Recevoir est un art et si l’hôte a des droits, il a également des devoirs. A commencer par le respect des us et des coutumes de son amphitryon. A cet égard, il semble que la laïcité, valeur républicaine s’il en est, fasse un peu figure du village d’Astérix au pays des Bisounours jusque dans les hautes sphères de l’Europe. Je m’interroge. Elle est l’une des fragilités de notre République et la pente savonneuse qui mène tout droit aux bassins de l’extrême-droite, sans que cette dernière ait à lever le petit doigt. Comment concilier des approches si différentes de la vie jusque dans sa quotidienneté la plus banale ? J’ai du mal à croire que dans vos conseillers, spécialistes éminents de ces pays et de leur culture, il ne s’en est pas trouvé quelques-uns pour soulever ce problème. Combien de ces migrants ont-ils la réelle intention de se plier aux règles de cette laïcité au vu des dissensions qu’elle crée déjà, ne serait-ce que dans les cantines de nos enfants ? Vous savez, tout comme moi pour l’avoir vu ailleurs et ici, que l’exil recrée ses ghettos et ses mafias. Accueillir oui, mais pas n’importe comment pour que ce mouvement du cœur ne devienne pas demain un mauvais pot et celui d’un esclavage moderne déguisé. Le despote Napoléon doit se marrer ! L’exercice du pouvoir exige parfois de savoir imposer des règles pour réussir le défi qu’il se lance, dans ce cas présent l’intégration et sa réussite. Je pense, et c’est juste ma conviction, que cette fermeté fait défaut aux politiques, quelle que soit leur « couleur ». Elle les rebute, ils la craignent peut-être. L’humanisme n’a pas toujours le goût des carambars de notre enfance.

Vingt-quatre mille Syriens en deux ans, donc. Pourquoi vingt-quatre et pas vingt-trois ou vingt-cinq ? Nul ne le sait. Calculette Merkel ? En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que le pouvoir n’est pas fils du bon sens. Les solutions les plus simples sont souvent celles que l’on ne voit pas ou que l’on évite. Je m’étonne encore. La France compte quelques trente-sept mille communes, toutes tailles confondues. En admettant que chaque commune accueille d’office deux familles, dix personnes en moyenne, la répartition au vrai sens du terme se faisant au prorata de l’importance de la commune. Le calcul est aisé : trois-cent soixante dix mille personnes au minimum… La migration est résorbée. Cela offre en outre le précieux avantage de savoir qui est qui.

Pourquoi ? Laissons-de côté la religion qui devrait rester dans la sphère intime. Vous savez pertinemment que les flots migratoires dissimulent des transfuges, soit parce qu’ils furent collaborationnistes hier de ces régimes aujourd’hui en pleine capilotade soit parce qu’en bons petits soldats, ils veulent exporter leur idéologie et imposer leur manière de vivre. Ils sont d’excellents chevaux de Troie, parce qu’incontrôlables, anonymes et attendus par des organisations silencieuses, fort bien préparées à les manipuler suivant les failles de nos démocraties. Ou alors auriez-vous oublié combien de hauts fonctionnaires nazis et autres collaborateurs français sont passés à l’as des représailles dans la débandade de l’après-guerre, non sans quelques puissants appuis étatiques, soulignons-le. L’État Islamique affirme en avoir glissé quelques milliers dans les rangs des migrants. Assertion vérifiable ou non, elle devrait nous inquiéter, vous inquiéter. L’enthousiasme retombé, certains – plus fragiles ou plus enclins à – ne manqueront pas de grossir les rangs de ces réseaux dormants dans toute l’Europe ou de mafias bien installées. Je vous laisse imaginer la suite. Je ne suis pas du tout une fan de Houellebecq. J’ai lu son dernier ouvrage, Soumission. Il a néanmoins le mérite de nous interpeller, comme Braschetti et Mori dans le Moine de Képhas et Boualem Sansal dans son 2084, sur ce qui nous attend au tournant si nous ne défendons pas, bec et ongles, les principes fondamentaux de notre laïcité.

Autre élément d’importance qui ne semble guère attirer votre attention : la quasi-totalité des images fournies par les médias montrent des flots d’hommes, plutôt jeunes et en bonne santé. Je m’étonne que vous ne vous étonniez point. Où sont les femmes et les enfants ? Je ne sais pas moi, si demain je devais fuir mon pays, je ne laisserais pas derrière moi ma femme et mes gosses, sachant qu’elles vont être violées ou souffrir mille peurs. Un soldat va à la guerre seul, un migrant qui fuit la guerre ne laisse pas sa famille derrière lui. Il y a là une manière de faire qui ne tourne pas très rond. Les routes de tous les exodes passés n’étaient pas le sauf-conduit de la gente masculine. Le danger se fait insidieux pour toutes ces femmes et leurs enfants. Non seulement les hommes, fils ou pères, sont loin de leur foyer et je ne crois pas qu’ils vivront de chasteté, mais ils sont aussi potentiellement des proies au chantage. « Si tu ne fais pas ceci ou cela, nous tuons toute ta famille restée otage au pays ». Ce procédé n’est nullement une nouveauté ! Il n’y a pas que le viol comme arme de guerre….

Permettez-moi d’employer justement ce terme que vous honnissez tant : quota. Dans ces valeurs républicaines que vous remettez sans cesse à l’ouvrage et sur la toile, il y en a une, toute petite, promise et rarement tenue : parité. Je vous suggère donc dans vos quotas de l’appliquer : moitié femmes et enfants, moitié hommes, à moins que d’accepter la déstructuration d’une famille soit une valeur républicaine que j’ignore ! Il me semble que vous devriez, avec ou sans Merkel, défendre la féminité ! La répartition se clarifierait d’emblée.

Je suis en colère. L’hypocrisie, la vôtre qui est aussi le lot de la quasi-totalité de nos gouvernants, ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain, n’est pas anecdotique. Elle a des conséquences à court et à long terme, même si l’on n’est pas capable d’en mesurer immédiatement les effets. Elle entaule des gens et en tue d’autres, sans que cela provoque une émotion cathartique. Le documentaire d’Élise Lucet « Mon président est en voyage d’affaires » en était le témoignage affligeant. Elle aussi et son équipe avaient l’air en colère.

Et toi –  moi, vous – tu es là assis, vapotant, dans ton fauteuil Ikea payé à crédit sur trois mois, avec ton café qui refroidit bouche ouverte. Tu as la colère qui te remonte au cœur et le dégoût qui te descend dans les tripes. Tu te demandes à quoi ça sert la démocratie, voter et tout le tintouin pour tous ces politiques qui te vendent le poulet pour mieux te plumer et t’enfumer de leurs promesses éventées. De gauche, de droite, tu t’en fous. L’exercice du pouvoir consiste-t-il à se remplir les fouilles en loucedé, histoire de se peaufiner des retraites dorées, nous laissant en rade des nôtres ? Il n’y a en pas un pour rattraper l’autre. Le nez dans leur purin, ils s’en lavent les mains d’un laconique : « si ce n’est pas nous qui le faisons, d’autres le feront à notre place. » Ou alors, plus pathétique et moins classe, le choc émotionnel les pétrifie dans leur déni. Luxe, putes et banksters. Ponce Pilate Again… Les valeurs de la République dont ils mouillent abondamment leur discours comme s’ils s’agissaient de branlettes comminatoires, sont autant d’alibis pour blanchir leurs lâches ignominies et greffer des arguments sur un électorat enlisé dans une désillusion corrosive. Rien à cirer ! De toute façon, en face, le peuple gronde mais paie, spéculant sur le changement aux prochaines élections.

Il y a des types comme vous, des types en costard – actuels, prédécesseurs et successeurs – qui se prennent pour des guerriers et des visionnaires. Des artistes de l’embrouille et de l’arnaque qui roulent seulement pour eux et leur clan, tout tapis rouge déployé et frais payés par le contribuable, au nom de la démocratie. Encravatés dans le chic et le genre, prenant l’ardeur de leurs sucs digestifs pour l’éloquence d’une idée, poussant le petit four d’un doigt manucuré pendant que de l’autre, celui qui a toujours le dernier mot entre le définitif et l’irrévocable, ces migrants dorés de la realpolitik sautent les frontières en jet privé et prennent démocratiquement la température anale des peuples, cherchant dans la statistique de leur désespoir s’il vaut mieux leur lâcher les chiens de la famine, les spectres de l’économie en quenouille ou les hordes de la guerre. Quand on leur parle de corruption, de droits de l’homme, de ces petits arrangements entre amis – « un contrat d’armement ou gazier, signe ici, ferme les yeux, je te donne ça en échange, c’est rien, juste un cadeau, tu me revaudras ça à l’occasion » – ou encore de l’internationale de la misère qu’ils gèrent sans état d’âme, sinon celui que procure la griserie du pouvoir et son cynisme rigolard, ces polis de l’oreille, durs de la feuille mais stratèges du portefeuille, te renvoient d’un coup de champagne frappé d’un caviar de mer Noire, réviser ta géopolitique.

Votre prédécesseur n’avouait-il pas récemment en toute ingénuité : « La France a toujours été du côté des dictateurs…» La vérité sort souvent de la bouche des illusionnistes du mensonge. Sauf qu’à regarder l’Histoire, il aurait pu remplacer le mot France par démocratie. Vous êtes aux premières loges pour le savoir. La démocratie donne l’illusion de la liberté aux gens en leur procurant l’accès à tout et à n’importe quoi et en les dédouanant des répercussions tout azimut qu’elles provoquent. Elle n’opprime pas, elle lobotomise, c’est pire. De la démocratie à la dictocratie, la frontière est fragile. C’est son talon d’Achille.

Avec mes respects,

Mélanie Talcott

 

Envoyé par mail le 9 Septembre 2015 à l’Elysée.
Illustration : Corto Maltese par Hugo Pratt.
© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 11 septembre 2015
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