Noirceur des cimes, de Thierry Ledru… et coureurs des bois…

Lettre à Thierry

Je ne t’aurais jamais connu sans Facebook. Rendons grâce donc à cette inénarrable vitrine virtuelle en trompe l’œil. Je suis allée ensuite sur ton blog. Quelque chose m’accrocha sans que je sache exactement quoi, je réagis souvent au feeling confiant en mon instinct. Enfin, je reçus tes deux livres, Noirceur des cimes et Vertige. En échange, tu reçus le mien. La table était mise. Pour l’instant, je n’ai lu que le premier. Pourquoi, je n’en sais rien non plus. J’ai écrit ensuite un premier texte – il me paraissait im- portant de parler de ton roman, qui a provoqué en moi un intérêt et un agacement égal – et j’ai foutu cet article à la poubelle, parce que mensonger. Je n’étais pas honnête, puisque je ne disais pas tout ce que je pensais.

Aujourd’hui, la critique se doit d’être clean et moi, ça m’emmerde. Il ne faut plus bousculer sous peine de s’entendre dire : mais pour qui se prend ce mec ou cette nana, pour oser me dire des trucs pareils ! Il est vrai que celle d’un chroniqueur médiatique est aujourd’hui parole d’évangile et on a beau s’insurger, pour la plupart, contre le système, on aimerait bien au fond être glorifié ou descendu par un Laurent Ruquier, une Audrey Pulvar et même un Eric Zemmour, la polémique étant toujours promesse de ventes. On ne refuserait certainement pas l’invitation d’un tel service presse.

A la place de la notoriété, symbole public de la reconnaissance, je n’ai que ma tête, mon cœur, et l’irrespect en poupe, tel le définissait Claude Julien, qui fut responsable du Monde Diplomatique durant de longues années. Le devoir d’irrespect – écrivait-il en 2005 – implique de considérer la critique comme un devoir qui doit s’exercer pleinement, lorsque l’on veut réellement obser- ver, comprendre, analyser et expliquer les évènements, petits ou grands, qui se produisent dans notre vie et dans le monde. Renoncer à ce devoir est mettre la liberté d’expression et notre capacité intellectuelle en résidence surveillée, entre les mains de tous ceux qui veulent nous rompre et nous faire obéir exclusivement à leur volonté et à leurs décisions. Il s’agit d’Etre Irrévérencieux et de ne pas participer au concert de complaisances justi-ficatives qui corrodent le monde actuel. Sept ans plus tard, on ne peut que regretter qu’une telle assertion ait fait si peu d’émules…

Admettons-le ! Actuellement, on crève d’asphyxie à cause de cette confiture douceâtre avec laquelle on édulcore nos vies et au premier chef, nos émotions. On a fini par en devenir idiot et bougrement hypocrite à trop les sucrer. C’est oublier que toutes les tartines de miel attirent les mouches à merde et certains opineront que j’en suis une. Mais moi, je préfère celui qui écrabouille ma tartine et me tend la main en me disant d’arrêter de jouer les Davy Crockett et de collaborer à ce monde bling bling de la bien-pensance.  J’ai donc remis le travail sur l’ouvrage et écrit un second texte, tout aussi mauvais que le pre- mier. J’avais des prudences par anticipation. J’ai donc rangé mes crayons en me jurant : je ne dirais rien, il vaut mieux que je me taise que de donner des bâtons pour me faire battre. J’avais le sucrier bien décidé. Et puis, j’ai lu ce que tu racontais sur ton frère, la pudeur de l’aveu, cette vie en pointillé fracturée par quelque chose qui te constitue et qui est sans aucun doute impartageable. Et je me suis dit que je te devais d’écrire cette putain de chronique, parce que j’ai aimé Noirceur des cimes, avant que pour moi, sa lecture ne parte en couilles.

Je ne connais rien à la montagne, si ce n’est les sentiers de chèvres qui font croire au promeneur du dimanche qu’il pourrait bouffer de la paroi aussi facilement qu’il boit une bière, accoudé au bar de la station où il écume ses vacances. Mon grand-père maternel, qui était un homme extraordinaire dans l’ordinaire des jours, me répétait souvent, en trottinant sur ces chemins, que les pauvres, les plus beaux voyages qu’ils font, c’est avec le sport… Peut-être, avait-il raison. Mais quand je regarde un documentaire sur la haute montagne et que je vois tous ces bonshommes en file indienne, bardés de matériel et trimballant des kilos sur le dos, monter à l’assaut d’un sommet, je me dis qu’ils sont complètement cinglés. Je me demande ce qu’ils vont chercher si haut, si loin, si seuls, hors du fracas des hommes. Les shoots d’adrénaline se conjuguent aussi avec l’orgueil. Souvent, ils ont des sponsors, des milliers d’euros en cordée. Mourir a toujours un prix, mais hélas, le tarif n’est pas le même pour tout le monde. Ces hâbleries de l’extrême qui nous font tant saliver, en valent-elles la chandelle ?

J’ai donc grimpé avec tes quatre bonshommes à l’ascension du K2, ou plus exactement de la montagne vu comme un défi à résoudre, sans perdre de vue que celui qui est un salaud en bas, le sera aussi en haut, aussi traître que l’est la beauté intangible de ces espaces que l’on veut croire vierges. Car la solidarité de tes alpinistes, même tendue par la détermination sans faille du challenge d’être le premier de la classe, avait des fragilités individuelles dangereuses pour la survie du groupe, laissant présager le pire. Mais je suis aussi une incorrigible curieuse… Je me suis donc retrouvée le cul dans la neige, avec le vent debout qui te lacère jusqu’aux os, en pleine tempête, tel un marin en terre balloté par une mer de glace déchaînée, avec le froid qui te bouffe jusqu’à la souplesse, ne te laissant que la rigidité, avec l’oxygène qui se raréfie et te balance de dure leçons d’homéostasie. T’adapter ou crever. Lutter contre les éléments, contre toi-même ou mourir, par abandon, par facilité, voire par imprévu. Je suis morte avec Thomas, j’ai agonisé avec Étienne, je me suis perdue avec Axel et enfin, je suis devenue Luc. Ou plutôt ses propres délestages et incessantes confrontations. D’abord le corps que l’on veut soumettre par la raison et la vie qui, dans sa grande sagesse et sans tenir compte de nos opinions, préserve génialement ce qui doit être préservé pour que l’on puisse continuer à mesurer nos limites possibles dans celle que l’on pense impossibles. Et cette peur qui te fouaille les entrailles, te faisant tantôt trembler, imaginer le pire, l’irrémédiable, la mort, ce néant en partance vers on ne saura jamais quoi ou tantôt te dédouble, et fait que tu décroches de toi-même, de tout ce qui te structure, pour toucher des cimes que d’autres en bas cherchent à atteindre assis sur leur cul, dans l’ascèse, la méditation prédigérée au chaud dans un quelconque ashram, dans l’étude de bouquins souvent hermétiques pour le commun des mortels et, plus sincèrement sans doute en se coltinant simplement avec la dureté, chiche et âpre, de la vie quotidienne.

J’ai aimé le cheminement intérieur de cette femme, Sandra, plus intellectuelle que spirituelle qui court après la mystique comme d’autres courent après la connaissance avec trois C majuscules et grâce à elle, je suis partie à la découverte de Thomas Merton. J’ai aimé aussi les dérives en décrochage de son compagnon, Luc, qui mal encordé en terre, trouve sans le chercher – il faut admettre que les circonstances l’y obligent – ce qui définitivement le raccorde à ce monde où il n’a pas su, pas voulu ou simplement pas pu, trouver ses marques. Et enfin, leur connivence cosmique et amoureuse…

L’écriture était belle, la course fantastique et dramatique, la philosophie riche, profonde, cultivée et appétissante, quoique trop redondante à mon goût, la lecture poussait à la réflexion, et l’intention du propos, généreuse. Mais trop, c’est trop. A un moment, j’ai lâché la cordée de cette découverte mystique à marches forcées.  Trop omniprésente, trop systématique, trop évidente, avec cette irritation croissante d’observer que plus les cimes s’y dénudaient, plus les misères de notre pauvre monde s’habillaient pathétiques, méprisables et méprisées. Mais j’ai repris mon piolet, jusqu’à la dernière page. Par respect de ce que je pressens de toi et par honnêteté envers moi. Mais cela n’empêche nullement que je dise ce que je pense. Par amitié. Que tu le prennes bien ou mal, je m’en fous. Noirceur des cimes est un livre, ce n’est pas toi, et par bien des aspects, cet ouvrage est foisonnant.

Il n’empêche que généralement parlant et lisant, j’en ai ras-le-bol de cette quête de la mystique que l’on nous refourgue à coup d’héroïsme imagé. J’en ai ras-le-bol de ces illuminations radieuses où si l’on ne parvient pas à allumer la lampe cosmique, on passe pour le dernier des abrutis, englué jusqu’à la trogne dans le plus sombre matérialisme et dans une liste interminable d’éga-rements aliénants. J’en ai ras-le-bol de cet Amour – toujours avec trois A majuscules – jaillissant du cœur de la sagesse de l’Univers, dont on nous projette la chimère salvatrice, comme on fait au manège avec le pompon, sans laquelle l’Éveil à soi-même et donc à l’Autre, à tous les autres, reste une épopée, au mieux mentale, au pire invalidante jusqu’à la fin de nos nuits.

Pourquoi a-t-on toujours besoin de héros pour nous vendre l’Éveil à soi- même, souvent en outre comme quelque chose d’improbable pour les zom- bies que nous sommes ? Pourquoi faut-il qu’on nous le présente comme toujours réservé à des êtres plongés dans des circonstances exceptionnelles ? Pourquoi faut-il constamment fricoter avec la Mort – et je dirais dans ce qu’on lui prête de plus chevaleresque – pour se rendre compte que la vie, toujours hélas limitée à notre peau, est une superbe opportunité offerte à chaque être vivant ?

Putain, la moitié du monde vit dans des circonstances exceptionnelles ! Nul besoin de grimper sur une montagne, fut-ce le K2, de se perdre au désert, d’expérimenter une NDE ou plus chichement de fumer un pétard, pour atteindre cet état de perception que nous ventres pleins et nantis du superflu, on recherche comme des baladins du mysticisme. On paie même pour cela ! Ou alors il faut admettre que la défonce née de la faim, de la soif, de la balle qui t’espère, de cette vie sans futur, sans compte en banque, sans assurance et verrous sécuritaires sur la moindre de tes trouilles, sans cordée qui t’assure que tout peut plus ou moins et tant bien que mal continuer, n’est pas une circonstance extraordinaire pour cette autre moitié du monde ! Il te faut admettre que les affres de la faim, que l’on oublie si facilement devant nos frigos exubérants, ne font pas monter celui qui la subit sur des cimes que l’Himalaya n’égalera jamais ! On ne parle jamais de cela quand on évoque cette énergie primordiale qui fait frissonner les héros de la mystique et à mon sens, sa découverte possible dans les pires conditions du quotidien de bien des hommes, fait défaut à la réflexion philosophique qui sous tend l’ouvrage. On la zappe toujours, tout simplement.

La vie est en elle-même héroïque. Pourquoi  la vie de l’homme ordinaire ne nous intéresse-t-elle pas ?  Pourquoi avoir besoin d’être le héros d’une vie que l’on s’invente ou que l’on fantasme ? Théodore Monod était fasciné par le fait que Tierno Bokar qui vivait dans un trou du cul perdu au Mali, puisse tenir des propos identiques à ceux de certains mystiques chrétiens dont il n’avait jamais entendu parler ! Et pourtant, je connais des femmes qui avec leurs ribambelles de gosses et leurs problèmes de cabas de poireaux à gérer quoti-diennement ont compris autant de choses, si ce n’est plus que Luc, le héros de ton bouquin, sans parler de ces femmes afghanes qui risquent leur peau sous leur niqab pour transmettre quotidiennement leur savoir à des gosses. Je connais un paysan, dont la géographie du monde s’arrête à son potager et qui ne sait des cieux, que le rythme des saisons. Il ne lit jamais un journal, sauf l’agenda du jardinier et l’Almanach Vermot. Et pourtant, il a compris beau- coup plus de choses que moi sur la vie et son mystère. Parler avec lui est toujours mesurer mon ignorance et le chemin qu’il me reste à faire. Pourquoi lorsque l’on aborde le thème de la mystique, on ne leur rend jamais hom- mage ?

Être un coureur des bois éphémère est facile, d’autant plus quand on en a les moyens et surtout, le choix. Le vrai problème n’est pas  la recherche de cette mystique qui, soi-dit en passant n’a rien à voir avec la spiritualité, ni même son expérience illuminatrice, mais d’accrocher en soi, dans le besogneux des jours, la générosité. La mère qui lutte pour donner à manger quotidien-nement à ses gosses ne se pose pas toutes ces questions. Elle est le question-nement en action. Le coureur des bois, lui, il est pratiquement toujours dans le paraître. J’y arriverais ou je n’y arriverais pas ? Je décrocherais ou je ne décrocherais pas un sponsor pour mon prochain exploit ? Même quand on écrit un bouquin, on en est là … Pour la plupart, le lecteur est notre sponsor…

En outre, à quoi cela rime-t-il, si après avoir sué sang et eau et vomi ton âme, tu redescends sur terre avec arrimé à tes godasses non seulement le dégoût des hommes, pour être parfois décérébrés, souvent lobotomisés, prisonniers autant que victimes, par ignorance ou paresse, par résignation ou malchance, ou encore par indifférence ou égoïsme, ce qui certes est pire, mais aussi avec scotché au cœur, ce titillement élitiste d’avoir eu accès à quelque chose d’innommable qui te coupe du commun des mortels ? Alors oui, j’ai regretté cette absence de compassion.

La mystique n’a pas plus de chemins qu’elle ne possède de recettes. Ce qui est vrai pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Être éveillé à soi-même ne nécessite pas obligatoirement de s’affronter aux pires martyrs. Être est dans l’accep-tation de la vie, dans ce qu’elle nous offre. Pas besoin de péter un plomb pour cela. Ou alors, va dire cela au Somalien, au Rwandais ou au môme pales-tinien. Mais, je te donne ma main à couper que parmi eux, tu en trouveras qui ont compris sans grimper aux rideaux douloureux de l’extase solitaire, les neufs trésors de l’Homme, comme le dit l’un de mes amis artisan-Com- pagnon: l’accueil, la tendresse, la résilience, l’acratie (n’obéir à personne), l’entraide, l’humour, la passion, l’illusion (rêve) et  le devoir.

Chaque personne est un cosmos particulier. On n’a beau ne pas être d’accord, le même sang coule dans nos veines. Mais imagine, on rencontre, toi et moi, l’incomparable Nasrudin, juché sur son âne, n’importe quand, n’importe où. Il nous observe, nous écoute palabrer sur la quadrature du cercle et finit par hurler : Eh, vous deux ! Dans l’Autre Monde, on ne vous demandera pas pourquoi n’avez-vous pas été des sages, sinon pourquoi n’avez-vous pas été vous- mêmes ?

 

Noirceur des cimes, de Thierry Ledru, éditions Altal
ISBN : 978-2916736075

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 19/04/2012
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3 commentaires sur “Noirceur des cimes, de Thierry Ledru… et coureurs des bois…

  1. Et bien Mélanie, en tout cas, ça ne t’a pas laissé sans voix 🙂
    Alors pour ce qui est de l’inutilité de cette démarche d’aller grimper des sommets et d’y risquer sa vie, de dépenser copieusement des sommes astronomiques ( ce qui est faux bien souvent d’ailleurs, des exemples, j’en ai des centaines) et de cette idée que cette pratique est dérisoire au regard de ce que vivent des millions de personnes miséreuses dans le monde, j’ai entendu ça des dizaines de fois. C’est toujours ce qu’on renvoie à ces « conquérants de l’inutile » comme disait Lionel Terray.
    Mais pourquoi, est-ce que moi, qui suis un privilégié par rapport au mineur chinois ou péruvien, à celui qui crève de faim, ou qui risque sa vie pour nourrir sa famille, pourquoi est-ce que je devrais me priver de cette voie pour aller chercher ce qui m’attire ? Faudrait-il donc s’astreindre à vivre comme tous ces humains désespérés, porter avec eux le fardeau d’une vie misérable ? Il faudrait donc prendre pour exemple ces vies gâchées et s’en tenir aux mêmes outrages ?
    Et bien, non, ça ne m’intéresse pas. J’ai une chance infinie et je veux en user. Cette habitude de dire qu’il y a pire que ce qu’on vit est une attirance vers le bas. Il y a aussi le mieux. Et de courir en montagne est préférable à la descente au fond des mines. Ça ne m’empêche pas d’être infiniment touché par la situation de ces humains qui ne connaissent que la précarité et dont l’espérance de vie est limitée par leurs conditions de vie. Ça ne m’empêche pas de discuter et d’aimer des paysans qui connaissent tout de leur terre et qui vivent une autre démarche spirituelle. Je ne voulais pas aborder ce point de vue parce que mon objectif était d’écrire un huit clos et non d’ouvrir un horizon sur le monde.
    Il n’était pas question pour moi de présenter l’alpinisme comme « LA » voie mystique, ni même de présenter l’aventure extrême comme la voie de l’éveil. Évidemment qu’il y en a d’autres, des millions d’autres, aussi nombreuses que ceux ou celles qui la cherchent.
    Cette histoire est un vase clos. Comme l’est la haute altitude. Soit on l’accepte et on redescend, soit on y reste. C’est ce qui se produit pour certains parce que justement, ils introduisent dans la démarche des notions d’ego. C’est parce qu’il a tout perdu que Luc en prend conscience.
    Cette lente exploration des abîmes ne pouvait pas à mon sens se réduire à une description partielle. Alors, oui, effectivement, c’est redondant parce que chaque étape spirituelle se doit d’être décortiquée, épluchée, disséquée pour être validée. Sinon, l’étape suivante est inaccessible. Je voulais que l’écriture traduise ça. Certains ont aimé, d’autres pas.
    Merci en tout cas de t’être accrochée jusqu’au bout et d’avoir donné ce commentaire.

  2. Bonjour

    Comme je l’écris, Noirceur des cimes est un livre qui raconte une histoire, ce n’est pas toi (du moins dans la totalité de ce que tu es et dont tu es le seul à détenir les clefs), et par bien des aspects, cet ouvrage est foisonnant.

    Aucune démarche n’est inutile, pas plus celle de grimper sur une montagne que celle de consacrer ses dimanches au jardinage. Mais la disproportion de leurs moyens appelle l’attention, d’autant plus que les héros de ton récit sont aussi motivés par l’accroche d’un sponsor. La pratique des sports extrêmes exige toujours de disposer de quelques subsides, plus ou moins confortables. En outre, elle véhicule souvent le besoin de reconnaissance de l’exploit, qui entre alors dans le champ de l’héroïsme égotique (quand non de l’idolâtrie publique), faisant trop souvent abstraction de cette indépendance du cœur et de l’esprit qui fait qu’entre la montagne et toi, c’est une histoire d’amour qui ne concerne que toi et dont tu n’as pas à te justifier.

    Quant à la philosophie mystique qui sous-tend l’épopée physique et spirituelle des personnages de ce récit, qui amène quand même l’un de tes héros, Luc, à éprouver un dégoût certain pour le monde d’en-bas (et un autre, d’y laisser sa vie) -, je ne crois pas et c’est juste mon opinion – qu’il faille la disséquer jusqu’à l’autopsier pour la valider. Elle se vit, s’expérimente à divers degrés et en diverses circonstances et n’est nullement l’apanage de d’individus et de situations hors du commun. A trop vouloir l’expliquer, elle perd sa quintessence et gagne en intellectualité mode d’emploi. C’est en cela que ton roman (par ailleurs fort bien écrit), pour moi, perd de sa force.

    cordialement, Mélanie.

  3. Oui Mélanie, je suis tout à fait d’accord que cette démarche des « aventuriers » est bien souvent entachée « d’héroïsme égotique ». C’est bien pour cela que Luc en arrivant au sommet n’a qu’une phrase en tête : « Ça n’en valait pas la peine.  »
    Je suis de très près l’histoire de l’alpinisme depuis mes quatorze ans et j’ai vu bien souvent des expéditions tournées au désastre pour des intentions inavouées. John Krakauer l’a décrit aussi pour l’Everest. C’est ce qui m’intéressait dans ce livre. Non pas un héroïsme à la Maurice Herzog mais une autopsie intérieure. Aller au plus profond des déraisons humaines. Ça n’est évidemment pas la montagne que j’aime. D’autres auteurs ont traduit cette passion avec cette dimension mystique. Rheinold Messner, Greg Child, Lionel Daudet donnent une version très humaine de cette démarche. Nullement des héros mais des êtres qui se cherchent.
    Pour ce qui est de l’écriture, il est fort probable que si je reprenais ce roman, je l’écrirais différemment…Comme toujours. Disons que j’ai été obnubilé par une idée, c’est celle d’être crédible dans l’introspection. Perdre trois compagnons de cordée n’entre pas dans l’ordre des choses ordinaires. Je tenais à explorer à l’extrême la dimension spirituelle de cette situation extrême. Une symétrie entre l’engagement physique et l’engagement moral.
    Certainement aussi qu’il s’agissait, inconsciemment, d’affiner tout ce que j’ai pu retirer de mes propres expériences. C’est là peut-être l’erreur qui fait que cette introspection s’est alourdie.

    Amicalement

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