Les nuits blanches de Donald – III

Donald était fatigué. L’exercice du pouvoir qui avait tant séduit Trump, lui paraissait non seulement éreintant mais aussi, fastidieux. Il lui semblait que ses journées de travail se résumaient à parapher des décrets de cette signature qu’il voulait sans appel et qu’il avait passé des heures à mettre au point. Donald l’avait volontairement conçue comme une onde sismique. Il fallait que tous en saisissent non pas tant l’agressivité mais l’inéluctable. Quoiqu’il advienne, un séisme allait jusqu’à son terme sans se soucier des obstacles. Il les balayait. Mais là, Trump devait batailler pour imposer chacune de ces décisions. On lui renvoyait ses décrets, revus et corrigés, comme s’il était non pas le maître mais un élève indiscipliné et médiocre. Donald n’en pouvait plus. Il poussa violemment la porte de son antre. Pas de lune. La pluie pissait son lamento urbain contre les immenses baies vitrées et le vent la repoussait en gerbes obliques entre les tours. Il se déshabilla rapidement, entra sous la douche, tout en récitant à voix basse, comme chaque jour, la prière du barbier juif. Il en sortit quelques minutes plus tard et sans prendre le temps de s’essuyer, se couvrit les épaules d’une serviette qu’il entortilla autour de son cou, puis se dirigea vers un coffre en bambou tressé. Il en sortit un sac empli de legos, s’assit sur la moquette sans se préoccuper de la marque humide qu’y laissait son cul nu, vida le sac, claqua des doigts et dit en ramenant les pièces éparpillées entre ses jambes .
« Mes amis, on a un mur à construire entre mon Amérique à moi et le Mexique… »
Muscles bandés, Rambo se leva d’un bond :
« On va à la chasse ? C’est qui qu’il faut niquer ? On va buter de l’ours, du cerf, du rebelle ?  »
Frida se leva à son tour, posa sa main sur le torse nu de l’homme et le poussa en arrière avec une détermination rageuse.
« La testostérone te titille, mon bonhomme ? T’as pas sifflé ta dose quotidienne d’anabolisants ? Comme ça, tu voudrais te faire du Mojados ou du Wetback selon qu’ils se trouvent du côté mexicain ou américain ? Aussi sûr que je m’appelle Frida, ne t’y risque pas, sinon je te fais la peau ! lui dit-elle d’un ton menaçant. Et je ne te dis pas combien les Mexicaines, nous sommes capables de mettre nos idées en actes. »
A son tour, elle claqua des doigts avec force. Chavela Vargas, sa voix cassée, la voix du Mexique, el ultimo trago, fit ravaler son grognement à Rambo.
« Calme-toi mon patriote, rigola Donald en jonglant avec des legos rouges. Ce mur le long de la tortilla border a un nom qui va te faire saliver d’excitation : le couloir de la mort…Ces pauvres gens n’ont pas besoin de toi. Les serpents, les bestioles venimeuses, la chaleur, le désert ou le fleuve ont raison d’un certain nombre. Après, viennent les polleros, les passeurs en bandes organisées, qui entre les États de Sonora et d’Arizona, razzient les imprudents ou les laissent crever de soif ou d’une balle. Une fois la frontière franchie, des costauds armés, les gardes-frontières et les agents de l’État américain, les attendent, le doigt sur la gâchette ou la matraque en pognes. Ajoute à cela les patrouilles de citoyens dont Schwarzy, qui se fout de ma gueule aujourd’hui, a félicité le bon travail en 2005.
Pinche Madre...! beugla Frida. On sait bien que ce ne sont pas des riches qui la traversent votre foutue frontière, n’importe lesquelles d’ailleurs. Sérieusement Donald, assouvir ton rêve de travaux d’Hercule en bâtissant une muraille anti émigrés chicanos, en béton, barbelés, caméras et détecteurs, c’est vraiment faire preuve d’un goût de chiottes ! Bref, la classe Trump !
— Ne te sulfure pas autant ma belle ! Je veux juste empêcher que tes compatriotes viennent nous emmerder. Sous prétexte que l’économie va mal chez eux, qu’ils doivent plein de pognon à mon Amérique à moi, ils viennent chez nous où finalement pour eux, c’est pire. D’ailleurs, en 1932, tu as peint un tableau où l’on te voit dans une robe rose, vêtue comme une aristo, à cheval sur ma frontière, un drapeau mexicain entre les mains. Et là, tu n’a pas l’air de l’aimer beaucoup mon Amérique. Des cheminées, des tuyaux, de la pollution et de l’autre côté, ta civilisation aztèque. La tradition contre le progrès. Garder l’un pour aller vers l’autre a un prix. Et pourquoi, ma belle, ton pays pourri de corruption ne fait-il rien pour garder les siens ? Admets-le ! Il est beaucoup plus facile de verser ses poubelles chez le voisin. Au bout des comptes, plus de pognon dans la poche des politiques et pas grand-chose dans l’assiette du peuple. Comme toi d’ailleurs ! Porter ta foutue robe indigène mexicaine, donner l’asile à Léon Trostky et brandir tes pinceaux ont suffi pour te convaincre que tu étais une révolutionnaire sur pattes et que tu participais ainsi au bien-être de ton peuple ! Sans parler de ton amant, Diego je ne sais quoi et de sa haine des gringos, ce qui ne l’a pas empêché de vivre à San Francisco et à Détroit ! Alors, ne te fous pas de ma gueule, sinon je te balance un tweet. »
D’un air renfrogné, il emboîta l’un sur l’autre des legos rouge, jaune, bleu, vert et de nouveau rouge, avant de les lui jeter rageusement à la tête.
« C’est joli, non ? Et puis merde, ce n’est pas moi qui l’ai commencé ce mur, mais l’autre attardé mental de Georges W. Bush. Pas le père, le fils. En 2006, il a déclenché sa construction avec le Secure Fence Act1. Même que ce cher Obama lui a donné son vote favorable. Pour l’instant, il fait mille trois cent kilomètres et personne n’y a trouvé quelque chose à redire. Alors pourquoi on me fait chier avec les mille sept cent kilomètres qui restent pour atteindre les trois milles ? C’est la gueule de Trump qui fait barrière ?  »

Frida scruta son visage congestionné qui accentuait d’une manière grotesque la couleur jaune poussin de ses cheveux.
« Fijate este poderoso tio tan ridiculo, se dit-elle, avant de soupirer tristement : « Mon cher Donald, « Le Mexique n’a pas changé, c’est un désordre de tous les diables, il ne lui reste que l’immense beauté de la terre et des Indiens. Chaque jour, les sales États-Unis lui en volent un petit bout, c’est bien triste, mais les gens ont besoin de manger, alors c’est comme ça, le grand poisson dévore le plus petit. »
— Sauf que dans l’aquarium de mon Amérique à moi, il n’y a pas de place pour les poissons parasite. »
Charlot chassa d’une chiquenaude la cendre de son mégot tombée sur sa manche et faisant tourner son chapeau entre ses mains, il regarda pensivement cet homme saugrenu, maître quasi du monde le jour et fou débridé qui aimait se balader à poil, la nuit.
« Mon très cher Donald, pour avoir moi-même souffert d’enfermement en 1952 dans les murs invisibles et violents de l’inquisition américaine née de la peur du Rouge, du Coco, glissez donc à l’oreille de votre ami Trump que plutôt que de construire des murs pour séparer les civilisés des barbares, les Mexicains des Américains, les Israéliens des Palestiniens, les Indiens des Bengalis, mes vaches de tes poules, bref… les puissances du Bien contre celles du Mal… il ferait mieux d’imaginer des ponts.
— Des ponts… Mais pourquoi faire ? La plupart des êtres humains ignorent la bienveillance. Et quand tu leur tends la main, ils se prennent pour des piranhas, rigola Donald en se caressant le ventre. Tu peux me regarder d’un air courroucé, Frida… et vous tous, Susan, Nina et Charlie. Homer lui s’en tape le bide du moment qu’on ne lui retire pas sa bière Duff, d’ailleurs produite au Mexique. Je ne suis ni le premier ni le dernier à en construire des murs ! Tiens récemment, prends le coq… Allez viens là, fais pas ton malin… dit-il en lui jetant des graines. Tu as beau jeu mon François de monter sur tes ergots pour tancer le cimentier Lafarge et de l’exhorter à la prudence2. Qu’il ne me fournisse pas le ciment ! Et son directeur de te répondre la même chose qui avait dû animer son prédécesseur lors de la construction du mur de l’Atlantique en partenariat avec les Nazis : « Nous n’avons pas d’opinion politique« . Le ciment ne connait pas de frontières ! Elle est bien bonne celle-là, non ? On le soupçonne même d’avoir fait du business avec Daech. Et puis tiens mon coq, à propos de mur, j’ai entendu dire que chez toi, là-bas à Calais, on en construisait justement un anti-émigration payé par notre amie La renarde. Aucune protestation indignée ! Celui-là serait-il plus acceptable que le mien parce que plus petit et ô comble écologique, puisque végétalisé ? Et au pays de La Renarde, on n’en a pas construit des murs invisibles du temps de l’Empire, entre Blancs et colonisés ? Même chez Vladimir, on propose ironiquement aux Lituaniens de leur fournir des briques pour construire cent trente cinq kilomètres de mur afin de se protéger de l’enclave russe de Kaliningrad. Et qui paie ? L’union européenne, vingt-cinq millions d’euros ! Et qui proteste ? Personne. Eh, la chatte Angela… Ne te sauve pas ! Les chats ne font pas des chiens. Chez toi aussi, il y a en. C’est peut-être devenu un tas de pierres anthologiques, mais faut-il que je vous rappelle le Mur de Berlin et cet autre plus sournois, à côté de Munich, construit autour d’un « asile de réfugiés » – comme le titrait la presse.3 Quatre mètres de haut pour se protéger de cent soixante pèlerins. »
Il se mit à rire, de ce rire silencieux qui lui était caractéristique.
« Dire qu’ils se croient tous meilleurs que Trump ! Plus propres… Moi, Donald, je vous le dis. C’est juste la cravate qui les différencie. Ils trempent tous leurs nouilles dans le même baquet d’eau sale du pouvoir et du fric. »
Susan se leva à son tour. Elle écarta d’une main la mèche rebelle qui n’en faisait toujours qu’à sa tête, alluma une cigarette, tira une longue bouffée.
« Je déteste et le personnage Trump et encore plus sa politique d’excité du décret. Il y a un côté sexuel là-dedans. On dirait qu’il bande sans arrêt ! Mais Donald n’a pas tort. Ils sont tous à mettre dans le même sac. Murs, murailles, barrières, clôtures, barbelés, chevaux de frise… Des clôtures, il y en a partout. Attachez vos ceintures, la liste est longue ! Entre l’Autriche et la Slovénie, entre l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh, en Espagne à Ceuta et Melilla, entre la Grèce et la Turquie, entre celle-ci et la Bulgarie, en Macédoine sur sa frontière sud, entre la Croatie et la Hongrie, entre celle-ci et la Serbie, le mur des sables au Maroc, la ligne verte à Chypre, entre les deux Corée, en Chine – et je ne parle pas de la Grande Muraille – mais d’une barrière pour refroidir l’enthousiasme des migrants nord-coréens, entre l’Afghanistan et le Pakistan, entre Israël et la Cisjordanie, entre l’Irak et le Koweït, l’Irak et l’Arabie Saoudite, et celle-ci avec le Yémen, entre Oman et les Émirats arabes unis, entre l’Égypte et la bande de Gaza, entre l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, entre le Botswana et le Zimbabwe, entre la Syrie et la Turquie, la Tunisie et la Libye, entre le Brésil, le Paraguay et la Bolivie. Le Brésil a d’ailleurs là-aussi la fièvre de l’esthétisme. Il en plante partout… entre lui, l’Argentine, la Colombie, le Surinam, le Pérou, l’Uruguay et le Venezuela. Un mur également entre le pays de Mandela et le Mozambique, entre le Kenya et la Somalie. Le dernier chic est d’en construire à l’extérieur et à l’intérieur, comme en Ouzbékistan, un pays carrément emmuré. Des remparts dehors et dedans pour séparer les riches des pauvres, comme à Samarcande et dans bon nombre de pays du monde. Même quand ils sont ridicules, comme à Padoue. Quatre-vingt-quatre mètres de long sur trois de haut pour isoler un quartier difficile, peuplé essentiellement d’immigrés. Alors clouer le seul Trump au pilori de la honte globalisée, c’est un peu léger tout de même. »


Elle s’arrêta, alluma une autre cigarette, se versa un whisky et reprit.
« Plus de quarante mille kilomètres de murs cisaillent la terre d’une guerre à l’autre. Regardez ! La Palestine, ça fait plus de soixante-dix ans que tout le monde en débat. C’est notre exotique guerre de cent ans. Et tout cela pour finir au sens propre et figuré dans un mur. Celui de Trump est un épiphénomène, mais il a la gueule qu’il a et ses excès qui consistent à dire tout haut ce que d’aucuns, fort nombreux, pensent tout bas et de mettre en pratique ce qu’il dit tandis que tant d’autres te promettent à tire-larigot le changement, toujours hypothétique, en font le parfait bouc émissaire du politiquement correct. Le trust de tous les mensonges ! Car la grande majorité de ces barrières honteuses ont un but commun, se protéger des migrants. Même au particulier, on se construit des petites murailles. Portes blindées, digicodes, serrures sophistiquées, barrières filtrantes, caméras, on ne laisse plus nos maisons ouvertes à l’inconnu. »
Charlie s’approcha de Susan de son pas chaloupé. Sa main effleura son bras dans un geste d’apaisement.
« Personne ne veut reconnaître que cette lubie sécuritaire mondialisée rend solidaires geôliers et prisonniers. Les murs sont avant tout dans nos têtes. En outre, cette obsession relève de la fiction. Il y aura toujours une faille quelque part. Regarde Donald, c’est la faille de Trump comme Charlot fut la mienne. Aujourd’hui, on n’a plus le temps d’être intelligents, juste celui d’être esclaves. Nous sommes tellement cultivés que nous ne sommes plus coupables de rien. Les masques tombent. Et si la réalité est par trop dégueulasse, on la convertit en rumeur et en complots, d’autres barrières.
— Suis d’accord, grommela Donald. Je l’ai dit et je le répète : le monde est un bordel, un foutu bordel… »
Il se saisit du coq, lui arracha une plume avant de lui donner une tape sèche qui l’envoya rebondir contre le sofa et dit dans un éclat de rire.
« Ce n’est pas toi qui va me contredire, hein, le coq. On a tout dit sur ma campagne électorale, mais la tienne fait rigoler la planète entière. La démocratie française a perdu sa lampe torche du Siècle des Lumières. Moi au moins, je défends mon Amérique à moi. Mais tes poules, elles ne voient que leur poulailler. Au programme, les entourloupes, les bakchichs, les fraudes et les disputes de basse-cour. Le programme des candidats ? Silence et confusion. Les problèmes et les désirs de tes concitoyens ? Qu’ils aillent se faire foutre ! Une vraie bande dessinée que je déguste tous les jours avec Homer. Qu’est-ce qu’on se marre ! Même les scénaristes des Simpson n’auraient pas pu l’inventer. »

See you soon

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott –24/03/ 2017
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Notes
1. – http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2006/10/26/bush-signe-la-loi-autorisant-la-construction-d-un-mur-a-la-frontiere-mexicaine_828072_3222.html
Les États-Unis n’ont pas eu le contrôle total de leurs frontières pendant des décennies et l’immigration clandestine a augmenté »« Nous avons la responsabilité de faire face à ces défis. Nous avons la responsabilité de faire appliquer nos lois. Nous avons la responsabilité de sécuriser nos frontières. Nous prenons cette responsabilité au sérieux »,le Secure Fence Act « rendra nos frontières plus sûres », a claironné, jeudi 26 octobre, le président américain George W. Bush en signant la loi qui autorise la construction d’un mur sur un tiers de la frontière mexicaine. Il y a trois semaines, le président Bush avait déjà signé une loi relative au financement de la construction de ce mur. Mais la somme de 1,5 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros) inscrite dans la loi promulguée est loin du coût global du projet, estimé entre 6 et 8 milliards de dollars (de 4,7 à 6,3 milliards d’euros).
2. – Depuis le Conseil européen à Bruxelles, François Hollande a invité, jeudi 9 mars, le cimentier à la prudence. « Je pense qu’il y a des marchés sur lesquels il faut être prudent avant de déclarer sa candidature », a déclaré le chef de l’État.
3. – http://www.atlantico.fr/pepites/munich-mur-haut-quatre-metres-pour-se-separer-migrants-2872377.html

Tweets de Trump et dette mexicaine
Donald J. TrumpCompte certifiéreal@DonaldTrump26 janv.
The U.S. has a 60 billion dollar trade deficit with Mexico. It has been a one-sided deal from the beginning of NAFTA with massive numbers.. of jobs and companies lost. If Mexico is unwilling to pay for the badly needed wall, then it would be better to cancel the upcoming meeting.
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump27 janv.
Mexico has taken advantage of the U.S. for long enough. Massive trade deficits & little help on the very weak border must change, NOW!

Voir
www.lesmurs.org
http://www.lesmurs.org/index.php/actualites/docs/139-a-lire-absolument
http://www.lesmurs.org/index.php/fr/26-000-km-de-mur
https://www.franceculture.fr/geopolitique/le-monde-se-referme-la-carte-des-murs-aux-frontieres

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