Les nuits blanches de Donald – I

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Encadrée par deux véhicules banalisés, une Cadillac blindée se rangea le long du trottoir. Un gars, une tête d’Irlandais, un cou de taureau et des biceps comme des cuisses, ouvrit la portière de la Cadillac et s’effaça devant un homme de haute taille. D’un geste de la main, celui-ci intima l’ordre de ne pas le suivre et s’engouffra d’une démarche assurée dans la Trump Tower. Les portes d’un ascenseur coulissèrent silencieusement et se refermèrent sur lui. Il sourit. A chaque fois, l’or qui en recouvrait les parois, lui rappelait Casino royale : « Prenez l’ascenseur suivant, il n’y a pas assez de place pour moi et votre égo », lançait Eva Green à James Bond.

Arrivé à l’étage, la lumière dorée de l’ascenseur absorba pendant un instant l’obscurité de la pièce silencieuse, baignée dans la lueur laiteuse de la pleine lune. Il s’y réfugia, tremblant, comme saoul. Il envoya valdinguer ses mocassins, se dénuda avec fébrilité en jetant ses vêtements n’importe où, avant de se laisser tomber dans un abominable fauteuil style Louis XIV d’où il se leva aussitôt pour se gratter l’entrejambe et se mettre à marcher de long en large dans ce qu’il appelait son « île au trésor » perchée au cinquante-huitième étage et où personne d’autre que lui n’entrait jamais. Il saisit au passage son énorme ours en peluche Baloo, se planta devant la gigantesque baie vitrée qui lui filait le vertige, regarda vaguement Central Park qui moutonnait sombrement dans le lointain. Il ne savait plus s’il devait rire ou pleurer. Alors il se mit à hurler.
« Tu te rends compte, Donald ! Trump a réussi ! Je n’en reviens pas, j’en suis encore sur le cul. Au début ce que je voulais, c’est que la marque Trump soit connue dans le monde entier. Je me fous que l’on parle de Donald en bien ou en mal du moment que l’on parle de Trump et ces élections étaient avant tout un putain de fabuleux coup de marketing. J’y suis allé franco et fonceur comme je l’ai toujours fait dans les affaires et pour tout le reste d’ailleurs. Aucune agence de pub n’aurait réussi ce tour de force, même à coup de millions de dollars. Qui pouvait me lustrer aussi bien le gland Trump ? Personne. Comme quoi on n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Quand je faisais mes émissions de téle-réalité, je vendais du Trump. Quand j’ai fait campagne, j’ai encore vendu du Trump. Tous les gens du marketing savent que la fidélité d’une clientèle, c’est de l’or en barre. Fidéliser tous ces gens qui adorent ma façon de parler des magouilles financières, de la chatte des nanas ou de ces putains d’émigrés illégaux, c’est franc du collier ! Je dis ce que je pense comme si je discutais avec un pote au comptoir, un langage de mec, et surtout je ne m’excuse jamais. Je braille, j’insulte, j’offense. Je suis mal élevé, un goujat même. J’assume. Et j’ai l’obsession de tenir parole. Rien qu’avec ça, je suis déjà meilleur que les autres. »

Il s’arrêta d’un coup, enlaça fermement Baloo par la taille et resta ainsi immobile, bouche ouverte, perdu dans son reflet.
« Il faut que je t’avoue un truc Baloo. Je suis complètement paumé et  j’ai peur. Je n’avais pas prévu que les choses iraient aussi loin. Je n’y croyais pas. Ça me semblait complètement crazy. Je n’en reviens pas que des millions de gens aient voté pour moi, aient cru en moi comme si j’étais un nouveau Messie. Tu te rends compte, Baloo ? Je suis le quarante-cinquième Président des États-Unis. Tu crois que ceux qui m’ont précédé ont eu autant la trouille que moi ? »

Il appuya sa tête contre celle de Baloo.
« Qu’est-ce que tu dis Baloo ? Même si Donald se pète la gueule comme président, Trump entrera dans l’Histoire ? Oui, tu as peut-être raison. Mais je ne sais pas comment je dois le prendre. »

Il passa sa main dans ses cheveux laqués jusqu’à la racine. Tout était à sa place. Il sautilla, gambada autour de la pièce valsant avec Baloo.
« Trump président, Trump président. Tout contrôler, tout contrôler, même Donald chantonna-t-il. Heureusement que j’ai mes amis. Quelle heure est-il ? Pas d’importance. Depuis petit, je fais quotidiennement cette prière, celle du barbier juif devenu malgré lui dictateur. »

Il se rassit. Sa voix s’éleva doucement dans la pénombre.
« Espoir… Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n’est pas mon affaire. Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voudrions tous nous aider si nous le pouvions, les êtres humains sont ainsi faits. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas lui donner le malheur. Nous ne voulons pas haïr ni humilier personne. Chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche, elle peut nourrir tous les êtres humains. Nous pouvons tous avoir une vie belle et libre mais nous l’avons oublié. L’envie a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour nous enfermer en nous-mêmes. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent dans l’insatisfaction. Notre savoir nous a fait devenir cyniques. Nous sommes inhumains à force d’intelligence, nous pensons beaucoup trop et nous ne ressentons pas assez. Nous sommes trop mécanisés et nous manquons d’humanité. Nous sommes trop cultivés et nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités humaines, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes. »

Il s’arrêta un instant, renifla, enfouit son visage dans le cou de Baloo et reprit :
« En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants désespérés, victimes d’un système qui torture les faibles et emprisonne des innocents. Je dis à tous ceux qui m’entendent : ne désespérez pas ! Make America great Again. Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’habilité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Et tant que des hommes mourront pour elle, la liberté ne pourra pas périr. »

Il se leva, fixa les lucioles électriques de Manhattan et son visage qu’il adorait, dans la baie vitrée et cria :
« Non, la liberté ne pourra jamais périr. Trump est le nouveau président, Donald ! »

Il se retourna, fit un geste de la main et reprit.
« Pardonnez-moi, mes amis, je m’égare… Mais je vous dis à vous, les ombres de mes nuits blanches : «  Ne vous donnez pas à ces brutes, à une minorité qui vous méprise et qui fait de vous des esclaves, enrégimente toute votre vie et qui vous dit tout ce qu’il faut faire et ce qu’il faut penser, qui vous dirige, vous manœuvre, se sert de vous comme chair à canons et qui vous traite comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec une machine à la place de la tête et une machine dans le cœur. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, sinon pour ce qui est inhumain, ce qui n’est pas fait d’amour. Ne vous battez pas pour l’esclavage mais pour la liberté. » »

Un sanglot le fit taire, il le réprima de sa main et continua :
« Il est écrit dans l’Évangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est dans l’être humain », pas dans un seul humain ni dans un groupe humain, mais dans tous les humains, mais en vous, en vous le peuple qui avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, vous avez le pouvoir : le pouvoir de rendre la vie belle et libre, le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir. Il faut tous nous unir, il faut tous nous battre pour un monde nouveau, un monde humain qui donnera à chacun l’occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité. Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir : ils mentaient. Ils n’ont pas tenu leurs merveilleuses promesses : jamais ils ne le feront. Les dictateurs s’affranchissent en prenant le pouvoir mais ils font un esclave du peuple. Alors, il faut nous battre pour accomplir toutes leurs promesses. Il faut nous battre pour libérer le monde, pour renverser les frontières et les barrières raciales, pour en finir avec l’avidité, avec la haine et l’intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront tous les hommes vers le bonheur. Au nom de la Démocratie, unissons-nous tous ! »

Il resta un long moment silencieux puis il claqua des doigts. La voix chaude de Nina chantant Feelings, emplit la pièce.
« Voilà ma négresse préférée, murmura-t-il. Feelings… ma belle tu tombes à pic. « 
C’est une nouvelle aube / C’est un nouveau jour / C’est une nouvelle vie / Pour moi, ouais / Ooh et je me sens bien. / Et ce vieux monde est un nouveau monde / Et un monde audacieux / Pour moi. »

Il saisit son smartphone et sa lumière blanc bleutée troua l’obscurité. Ses doigts s’agitèrent sur le clavier. @realDonaldTrump s’afficha à l’écran. Il tweeta nerveusement et d’une traite : « Ce n’est pas Donald Trump qui a divisé ce pays. Il l’est depuis longtemps / Ce qui importe vraiment n’est pas de savoir quel parti contrôle notre gouvernement, mais si notre gouvernement est contrôlé par le peuple. »

Il marmonna : « Font chier avec leurs cent-quarante mots. Je vais rédiger un décret pour les obliger à aller au moins jusqu’à trois cent ! », tandis qu’il continuait de maltraiter son clavier : « le 20 janvier 2017 est un jour dont il faudra se rappeler comme celui où le peuple américain redevint souverain. / Les hommes et les femmes oubliés de notre pays ne le seront plus. A partir de maintenant. / Nous ramènerons nos emplois, nous retrouverons nos frontières, nous ramènerons notre richesse et nous retrouverons nos rêves / Nous observerons simplement deux règles : acheter américain et embaucher américain. »

Il releva la tête, soupira, s’essuya d’un revers de la main la sueur qui lui coulait sur le front et claqua deux fois des doigts. La pièce s’illumina sur un capharnaüm zoologique de peluches. Un lion, des tortues ninja, un bison, des dauphins, un aigle, un cheval, un orque et des loups au milieu desquels se chamaillaient, bien vivants, un labrador, un coq, une chatte et une renarde. Assises sur un sofa, trois femmes brunes, la quarantaine épanouie, l’air amusé devant cet énergumène à poil. Vautré dans un fauteuil, jambes écartées, rangers aux pieds, torse nu huilé et musculeux, cartouchière en bandoulière et un bandana rouge lui ceignant la tête, un patriote contemplait ses ongles qu’ils avaient courts et épais, avant d’en sectionner les coins d’un coup de dent. Un chapeau melon trop petit vissé sur ses cheveux frisés, veste noire étriquée sur un gilet mal boutonné, un pantalon trop large et des chaussures trop grandes, le dos appuyé contre une colonne, les jambes croisé, un saltimbanque faisait tournoyer d’une main une canne en bambou tandis que de l’autre, il lissait sa moustache en brosse à dents. Enfin, couché en chien de fusil sur un tapis, son tee shirt blanc relevé sur sa bedaine molle, ronflait à réveiller un mort ce qui semblait être un homme.
« Je suis content de vous voir. Je ne vous aime pas tous de la même façon, mais j’ai besoin de vous pour rester bien droit dans mes mocassins. Nina, Frida et Susan, Charlot, Rambo et Homer, et mes animaux, le labrador Vladimir, le coq François, ma chatte Angela et la renarde Theresa. Je suis un bipolaire et sans vous, je péterais les plombs. J’avais peur que vous ne me trahissiez. Ensemble
Make America great again. Le sésame des désespérés. Les médias disent que mes électeurs ont les neurones bouffés au napalm, qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils sont tous à racler le plancher avec leurs dents, celles que la pauvreté ne leur a pas tout à fait limées et que je suis un mauvais homme. Mais c’est faux. Je suis milliardaire, seulement milliardaire. Mes followers et moi, on est tous habités par la même force, celle qui te shoote au challenge. La désillusion qui suit toujours la grande illusion, celle que tu laisses entre les mains de quelqu’un d’autre. Et la nôtre a un nom. Obama. Yes, we can do it, disait-il…. »

See you soon….

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott –28/02/ 2017
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Notes
1 – Charlie Chaplin commence le tournage du Dictateur le 9 septembre 1939, soit huit jours après l’invasion de la Pologne par les nazis et six jours après la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l’Allemagne.
2 – Les tweets de Donald Trump
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump 19 janv.
« It wasn’t Donald Trump that divided this country, this country has been divided for a long time! » Stated today by Reverend Franklin Graham.
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump 20 janv. / What truly matters is not which party controls our government, but whether our government is controlled by the people.
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump 20 janv. / January 20th 2017, will be remembered as the day the people became the rulers of this nation again.
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump 20 janv. / The forgotten men and women of our country will be forgotten no longer. From this moment on, it’s going to be #AmericaFirst
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump 20 janv. / We will bring back our jobs. We will bring back our borders. We will bring back our wealth – and we will bring back our dreams!
Donald J. TrumpCompte certifié@realDonaldTrump 20 janv. / We will follow two simple rules: BUY AMERICAN & HIRE AMERICAN!

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