Bribes d’enfance

bribes d'enfance,saveur des mots,Mélanie Talcott

Le jour de ma naissance, quand ma mère eut pissé sa côtelette, moi en l’occurrence, on a tiré le canon. C’est vous dire si je suis né conneau. Quand j’étais môme, tout était bon pour me le rappeler. Pas de risque que je mange la consigne. Jean niquedouille, qu’on me serinait, non seulement t’as trois pouces de jambes et le trou du cul tout de suite, l’air d’avoir été emmailloté dans un corps de chasse, mouchique comme pas deux, mais en plus, t’as vraiment pas inventé le fil à couper le beurre. Vraiment, le jour de la distribution, t’étais au fond du panier !

Ma grand-mère, la Gloria, celle qui avait ses douilles savonnées en chignon tressé sur la nuque et n’était jamais en reste de vachardise, me filait des taloches dans le beignet. Elle appelait cela des calottes. Mais changer de mot n’atténue pas l’effet. Elles résonnaient comme marteau sur enclume et me dévissaient la nuque. Mes dominos m’écrasaient durement la battante, j’ouvrais grand la bouche, les quinquets exorbités. Par malchance, si mon dab était témoin de cette montée en gamme qui s’abattait gracieusement sur mes épaules, il se joignait au concert. Sa daronne avait forcément une bonne raison et si elle n’en avait pas, ça serait toujours ça de pris sur l’avenir. Lui défendait la torgnole, et comme il n’avait pas de l’eau de bidet dans les veines mais donnait plutôt dans le genre rouleurs de fûts, d’autant plus qu’il carburait au brutal, les siennes me faisaient aller direct aux quetsches, tandis que ma vieille, qui m’aimait comme la colique, en rajoutait une couche. « C’est bien fait pour toi, qu’elle me disait, j’t’vais dit que t’avais le cul qui sentait la savate… »

Moi, j’disais rien. J’encaissais les avoinées. Je grandissais. Mes pensées, je les gardais pour moi sous un boisseau retourné. J’attendais le moment pour prendre mes cliques et mes claques et filer à l’anglaise. J’étais pas du genre à tenir les murs. A dix ans déjà, je turbinais dur chez un biffin qui faisait suer le burnous à des flopées de mômes. Pour lui, on valait pas un pet de lapin, mais on était assez bons pour nettoyer les écuries d’Augias des pantes pétés d’oseille qui créchaient dans les beaux quartiers. Non seulement il nous payait pas lerche, mais en plus y nous collait aussi des beignes, histoire qu’on cherche pas midi à quatorze heures, le nez dans le brisant. Une vraie raclure ! Mon père, lui, n’en glandait pas une et se rongeait salement le cul à la vinaigrette (s’ennuyer). As de la picole, il passait son temps à s’arsouiller la gueule à l’abreuvoir du quartier, un débit de boissons en cul bas de fosse tandis que ma mère polissait l’asphalte en vraie dame du bitume, déshabillant Paul pour habiller Jean, c’est-à-dire nous autres, ses quatre mômes et notre père. J’voulais pas finir comme eux. Maquiller à la sorgue (voler la nuit) comme mon paternel ou finir en fileur de comètes comme mon frangin qui crèche dans la rue ou avec une fleur de bagne, un tatouage à la cool, cadeau du mitard. Rien que d’y penser j’avais les cheveux qui poignardaient le ciel. J’ai pris mon sac et je me suis vaporisé.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 11 juin 2019
Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L 122-5du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de l’ensemble de ce site sans l’autorisation expresse de l’auteur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *