Circulez ! Y’a rien à voir – Lettre imaginaire d’un flic à son ministre…

Monsieur le Ministre de l’Intérieur

Sous la Seine, coule nos amours… Faut-il qu’il m’en souvienne, la joie venait toujours après la peine

Robert Doisneau

L’actualité, Monsieur le Ministre, ne fait malheureusement pas mentir aujourd’hui le poète. Lorsque je pense à Beauveau, je pense à vous à vos prédécesseurs clonés et à vos radars sophistiqués qui d’hirondelles avec qui les Parisiens trinquaient, nous ont convertis en robocops devant aligner tout azimut les contrevenants au nom de la religion du chiffre.  Je pense à vous comme je penserai sans doute à celui qui vous remplacera un jour ou l’autre quand le changement que vous nous faites miroiter depuis des lustres se sera fatigué d’attendre les promesses de la République. Quarante ans de Grande Maison et de Ciat vous rendent philosophe ! Le changement se limite souvent hélas à celui de nos pelures et de nos roupanes ! Vous avez la vôtre, pérenne, chemise blanche impeccable, costard bleu cintré sur une cravate argentée ou bleutée. Chez nous, le gilet pare-balles a substitué la pèlerine, la matraque télescopique et le tonfa ou bâton de défense,  notre bon vieux bidule, une matraque d’un mètre en bois, le VTT électrique et les brigades motos, nos bonnes vieilles bicyclettes, les hirondelles, autrefois manufacturées à Saint-Etienne. 

Avant de devenir un keuf, je fus donc un poutlock, un râteau, un dek, un flic quoi ! Et j’ai tout fait : je connais toutes les ficelles du métier. J’ai bagoté, fait la borgnote, le moulin à vent et le nuiteux, bagué et carrelé ceux qui n’avaient pas de carnet de vaccination et coloré en bleu la nuit. J’ai relevé bien des arpèges, tendu un chiffon à bien des doigts et consulté nos tristes albums de famille sans cesse renouvelés. J’ai mis à l’aquarium des batteuses d’asphalte, tantôt gagneuses tantôt amazones ou chandelles et y ai laissé dessaouler bien des angines de comptoir. Je l’avoue aussi : avec moi, les pointeurs et les assassins d’enfants avaient plutôt droit d’abord à la boîte à claques. J’ai écouté bien des Tontons. Avec ou sans leur aide, j’ai serré des petites frappes et autres arcans de plus ou moins grande envergure, qui avaient, pour la plupart, des accordéons à désaccorder tout un orchestre. Parfois des mois plus tard, je les retrouvais raides dans la boîte à refroidis, peut-être parce que leurs pairs étaient convaincus qu’on leur avait beurré le marmot et qu’ils avaient accouché dans nos locaux, bien que la plupart d’entre eux choisissait plutôt d’aller à Niort. J’ai entendu je ne sais combien d’as en toc, des types qui m’étalait le grand jeu, entre paire d’as, carré d’as, de trèfle, de carreau ou de cœur. Durant de longues heures, j’ai fait le pied de grue à la poule pour enregistrer les plaintes des geignards, souvent des blanchouillards, victimes d’agressions et de vols. J’ai blanchi mes insomnies sur des affaires tête de lard et aussi sur des nanards, ceux qu’on retrouve au matin classés sans suite. J’ai foutu les pinces à une foule de voleurs. J’en rebecquetais certains rien qu’à leurs pratiques : à la caroube, à la détourne, au dégonflage, au gogol, à l’écornage ou encore celle du bijoutier au clair de lune ou du rusier. Vous savez le type qui se fait passer pour un plombier chez les mamies. Et j’en passe. J’en passe souvent des pires plutôt que des meilleures.

Les mutations se limitent hélas souvent au vocabulaire novlangue. Par le jeu de l’obsolescence linguistique, de nouveaux mots succèdent aux anciens, et cela, Monsieur le Ministre, ne change rien à la crudité des faits. Les crimes, les agressions ou quelconque acte de violence sont désignés par nos médias comme actes de délinquance, incivilités, inconduites, faux-pas, voire ensauvagement sociétal, sans même parler des viols qui se mutliplient et du harcélement sexuel qui transforme nos rues en chemin de croix.

On n’attrape plus, comme hier, les voleurs et autres vauriens – qui sont désormais tous répertoriés sous le même vocable, individus connus de la police, ou souffrant de troubles psychiatriques ou encore des akbarés, parfois fichés S. Non, on lutte aujourd’hui contre les délits d’appropriation. Certes, ils se sont adaptés à notre modernité. Fini le banal vol à la tire. Place au car-jacking, au phising, au Scam, au vishing, au carding, au steaming ou au home jacking, au call-back, au skimming, aux rodeos, voire à l’escroquerie nigériane et au dabiste. Les frangines ne se résument qu’à la triste appellation contrôlée de travailleuses du sexe. Les clodos et les vagabonds d’antan sont désormais logotipés S.P. – S.D.F. et priés de débarrasser les trottoirs. Place aux dealers et aux « choufs » ou guetteurs. 

Si l’on a toujours nos Babylones, ils ne filent plus tellement les Balloo, mais ce que l’on nomme entre nous les Bébés Ben Landen. Les truands à l’ancienne ont été dégommés par des types travaillant en réseau, constituant parfois de véritables consortiums, armés non de fumons, mais de kalachnikovs, de pistolets automatiques, de cosktails molotov et d’explosifs qu’ils nous balancent à la figure comme autant de représailles anticipées. Ils affirment leur autorité en sortant leurs pétoires, nous risquons notre peau de flic, mais aussi de citoyens, d’époux ou d’épouses,  et de parents,  pendant que les vôtres, Monsieur, celle des délinquants en cols blancs, collaborateurs de notre impuissance par leur incompétence, carrent leurs fesses de rond de cuir dans leurs fauteuils hors sol et nous enfument de discours.

Mais, nous voilà rassurés Monsieur le Ministre !  Il nous vient de nous être offert de troquer nos casquettes pour un calot ! Nous voyons rouge, l’Elysée nous répond chiffons ! Nous, on sent à chaque minute le sapin, vous, vous reniflez les élections.

La pensée sécuritaire peut se révéler une caricature d’une quelconque stratégie. J’ai même lu quelque part qu’il fallait la décloisonner d’urgence pour passer à son approche globale et sectorielle ! Cela nous promet encore de sacrées homélies.

Homo homini lupus

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  –26/05/2021
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