Oui… je sais, ça fait chier (7)

La toromachie selon Don Pelagus

Hasard des rencontres…. Trois jours dans le Gers, la semaine dernière, dans un havre de paix, en compagnie d’un couple adorable. Un moment de partage, de fous rires, de bonne bouffe et bons vins…  sans virtualité !

Il pleut. Le ciel a effacé de son ardoise brouillonne les nuages blancs nacrés de gris effilés de lambeaux de bleu azur pour les troquer contre une toile grise uniforme qu’il étale sur ce paysage ocre sculpté de vert. Le Gers a des allures de Toscane. J’écoute. Le chuintement des arbres qui s’égouttent, les plantes qui s’étirent, la terre qui se gonfle. Je regarde. En face, à faible distance d’une laie forestière, trois biches paissent. Une compagnie de perdrix traverse la cour. Je goûte. Je pense. A mes hôtes, Charles et Catherine, qui a eux deux comptent en années plus de la moitié de l’âge de l’imposant chêne tricentenaire. C’est à cause de lui que Charles, alors célibataire, a acheté il y a quarante ans, ce qui n’était qu’une ruine. Des années à la retaper lui-même, tout, pour en faire ce que certains gilets, jaunes ou embourgeoisés envieux, qualifieraient de baraque de riches. Meublée avec une sobre mais élégante sapidité.

Deux retraités dont la verdeur créative appointée à un sens rigolard de la dérision met à mal le costard psycho-rigide bleu marine que l’économie macronienne se propose de tailler à tout ceux qui, pour ne plus être productifs dans la nation start-up frenchie versus mondialisée, coûtent un bras et trois béquilles au vieux monde. Deux décroissants qui n’ont pas attendu que l’écologie entre en guerre de religion au nom du capitalisme vert et de ses ouailles effarées pour cultiver leurs tomates. Deux vieux, dont les rides plomberaient l’avenir de bien des jeunes cons, glandeurs ou traders, qui y verraient là un poids mort, une branche qu’il faut scier fissa afin qu’elle cesse de leur faire de l’ombre.

Pendant ce temps-là, sous la menace d’un dérèglement climatique, porteur d’ouragans, de sécheresses, d’incendies ou d’inondations, des millions d’apôtres de l’écologie, ce Capital réactualisé, manifestent dans les rues du monde entier pour la défense du climat, plus ou moins convaincus que leur nombre faisant force, leurs masses revendicatives suffiront à convaincre les gouvernants de quelques 156 pays de se bouger le cul pour que le ciel ne nous tombe pas sur la tête.

Descendre dans la rue, boosté ou non par l’iconique Greta Thunberg, pour défendre les nuages écolos et verts, les plages propres, l’usage de pailles en bambou, le pédalo plutôt que l’avion ou le tri responsable de nos déchets durables… Bref battre la coulpe, en trois slogans-c’est plié, de notre environnement grave pollueur ! Soit… Pourquoi pas ? Bien que croire que l’on sauvera l’homme parce que l’on sauvera son environnement est un tour de passe-passe aussi éventé que venteux et qui ne date malheureusement pas d’aujourd’hui ! Ainsi, il semblerait que la détresse et la souffrance humaines vaillent moins que le sauvetage des victimes, faune et flore, de nos meurtres consuméristes. Car enfin, jamais les rues des villes du monde entier n’ont retenti de millions de cris de protestation pour ces laissés pour compte, crève-la-faim, réfugiés de la guerre, esclaves et autres miséreux ! Sauvez les baleines, les pingouins, les abeilles et la banquise, oui. Mais les bonshommes ? Qu’ils aillent se faire pendre ailleurs.

Et chacun donc de revendiquer ce qui le pousse, entre trouille entretenue et velléité montée en testostérone à exiger son dû de propreté mondialisée tandis qu’en face, éclosent des promesses pour 2050, voire 2100. Des promesses de faux culs pour ensommeiller les impuissants que nous sommes devenus. Et la jeune Greta, tel un personnage des contes de Grimm, d’interpeller du haut de ses multiples tribunes médiatisées, les champions du capitalisme nouvellement shooté au vert. « Vous m’avez volé mes rêves et mon enfance« , leur reproche-t-elle, sans que l’on sache exactement de quoi ils sont faits. Sérieux, elle croit les faire culpabiliser ?

Je me marre. Ces deux personnes classées dans la catégorie Grand âge et autonomie dans le verbiage d’Agnès Buzyn, fileraient pourtant bien des courbatures mentales et physiques à tous les mous du chapeau et du muscle. Et je les vois mal harponner les puissants d’un « Vous m’avez volé mes rêves et ma vieillesse. » !

Pourquoi ? Parce que justement, ils se sont toujours attelés au plus difficile : vivre leurs rêves. Parce qu’ils ne laissent à personne le droit de s’immiscer dans leurs choix. Parce que pour eux, vivre ne s’est jamais résumé et ne se résume toujours pas à une question de fric, mais plutôt : « si tu veux, tu peux« , même s’ils sont conscients qu’avoir de l’argent facilite cette entreprise à capital temps hautement limité. Hier comme aujourd’hui, ils ont toujours, étudié et bossé pour donner corps à leurs rêves.

Lui, dans l’aléatoire de ses talents manuels et artistiques. De la plomberie au piano, de la maçonnerie au pinceau, de la jardinerie à l’écriture, de la cuisine à la coutellerie. Elle, à la mesure de ses deux passions : la langue et la littérature espagnole et l’art roman.

De ses origines allemandes, Charles a gardé l’amour de l’ordre et de la perfection, et le sens de l’organisation. Dans son atelier de coutellerie comme dans ses gestes, où il rêve et conçoit des couteaux dont la priorité est d’abord de lui faire plaisir à lui et accessoirement, aux autres. Pour le reste, sa géométrie particulière est une somme tout azimut d’additions et de sous-tractions de multiples vécus. Latiniste, helléniste, polyglotte, un moment archéologue, un autre pianiste et professeur au conservatoire, un autre encore psychologue diplômé, puis peintre un tantinet dalinien avant de trouver sa griffe et de revisiter Don Quichotte de la Mancha au bras de Don Potiron, dans une épopée gasconne et tauromachique. Un délice d’humour et de culture. Son nom de peintre lui va comme un gant. Pélagus qui en grec ancien (pélagos) signifie « ce qui bat le rivage de ses flots« . Et le voici rigolard, ouvert encore à tout. Aiguisé, en appétence. Se foutant comme d’une guigne d’être reconnu. 

Catherine, elle, se fait plus discrète, mais non moins exubérante. Travailler dans le tourisme lui a filé le virus de la curiosité de l’autre. De tous les autres. Des moines-bâtisseurs cister-ciens aux amateurs d’art roman pour qui elle organise encore des virées entre la France et l’Espagne. Je l’imagine, petite bonne femme à l’air sage retourner sur les bancs de la fac, la soixantaine finissante, pour étudier l’histoire de l’art. Mais pas que. Les santons de Provence sont un autre terrain de jeu qu’elle revendique avec délectation, comme ses trois nounours de fillette. Passion qu’elle partage en organisant depuis plus de dix ans des expositions autour des santonniers. Une abbaye, un château oublié, des crèches du sud de la France, d’Italie, puis peu à peu, année après année, du monde entier. Elle n’a pas besoin du pouce bleuté pour partager et transmettre.

Alors oui, à les voir jouir de la vie sans perdre de vue de prendre soin de l’Autre, animaux, arbres et plantes inclus, malgré les pénalités de l’âge qui bienheureusement n’entament pas leur vivacité réactive ni leur intelligence, malgré aussi leur lucidité, élaguée par l’expérience, quant à la nature humaine, conscients qu’ils sont qu’elle est ce qu’elle a toujours été et ne changera jamais, je prends plaisir à cette fontaine de jouvence.

Il pleut, il mouille. C’est la fête à la grenouille.

Et pendant ce temps-là – oui je sais… ça fait chier… – ces litanies un peu chouinardes – « Nous sommes l’avenir et nous méritons mieux » – ou encore : « Nous avons peur. Et nous sommes en colère. » –  d’une  jeunesse privilégiée qui réclame  la clim, prend l’avion, use et abuse des Smartphones, des applis connectées ou des ordinateurs et veut porter des fringues de marque… La révolte du climat, ça vous gamberge un nouveau Dieu dans les neurones, des gourous qui pensent pour vous. Et des chaînes aux pieds.

Quel triste monde où il y a plus de portables que de jardins… et d’humains.1
Oui je sais… ça fait chier… –

 

1. – Selon un graphique édifiant récemment publié par le compte Twitter TicToc by Bloomberg, et basé sur des chiffres de l’ONU, le nombre de souscriptions mobiles en 2019 dépasse (de beaucoup) le nombre d’êtres humains vivants sur Terre. – https://www.journaldugeek.com/2019/05/07/y-a-plus-dabonnements-mobiles-de-personnes-vivant-terre/

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott – 02/10/2019 .
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L’illustration est extraite d’un livret : La toromachie selon Don Pelagus, édité par Charles, dit Pelagus.

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