Avenue des Géants, Marc Dugain

Avenue des Géants… Ce titre m’évoqua d’emblée l’épopée d’Easy Rider et les grands espaces américains. Ne lisant jamais ou quasi jamais les quatrièmes de couverture pour ne pas tomber sous influence et faisant confiance à mon œil attiré par l’illustration de celle-ci, je pris l’ouvrage en substitution de celui que je lisais de Dona Tartt, Le Maître des Illusions – celui -là m’ayant renvoyé à Tanith Lee – et où je m’enlisais ferme. Quant à Marc Dugain, il n’avait aucune existence pour moi avant que je tienne son bouquin entre les mains.

Fasciné sans doute, comme le fut une bonne partie de l’Amérique dans les années 60-70 par les meurtres sanglants qui émaillèrent les routes du Flower Power, Ronald Reagan vidant faute de financement les hôpitaux psychiatriques et les serial killers saisissant à bras les corps l’opportunité des déambulations migratoires des hippies, cette humanité qui donne à Al Kenner vs Edmund Kemper dans la réalité, ironiquement grand défenseur de la morale et plutôt du côté des conservateurs – la nausée avec son incontinence cérébrale, dans sa façon de baiser – l’amour libre étant une idée d’hommes vendue par des femmes et faite pour les moches… –  sa façon de se camer, de se vautrer dans la rue, de faire les poubelles quant tout son fric était passé à acheter du speed ou de l’herbe et où le cerveau des femmes coulait sous l’effet de la dope... […]… On avait l’impression qu’il suffisait d’appuyer d’un doigt sur le sommet de leur crâne pour que leurs cuisses s’ouvrent; – Marc Dugain tente de remonter, de l’enfance à la prison californienne où il croupit à perpétuité, les méandres psychiques de ce tueur hors normes.

En premier lieu par son physique. Un séquoia de chair… Le genre de type tellement grand que nos yeux ne savent que faire lorsqu’il nous barre l’horizon à hauteur de son nombril. Regards en biais ou fuyants, on les pose ailleurs. Celui-là a en outre un Qi d’enfer. Proportionnel à son gigantisme physique. Un costume mal taillé avant même que d’être né, d’autant plus que sa mère à la veine sadiquement alcoolique n’allait pas manquer de lui faire rapidement comprendre à coups d’insultes, de baffes magistrales, d’humiliations vachardes, d’enfermement quotidien dans une cave où turbinait nuit et jour une chaudière qu’entre l’éléphant et la tapette, termes tendres dont elle l’abreuvait, elle l’aurait encore préféré mort. Je suis la première femme à avoir fait une fausse couche menée à son terme., lui balance-t-elle avec toute la verdeur de son langage venimeux. Mère et fils se haïssent d’une haine si tenace qu’elle leur est un poison indispensable pour continuer à vivre. La mère pour biberonner consciencieusement jusqu’à frôler le coma éthylique. Le fils, Edmund Kemper et son alter ego Al Kenner, pour justifier la ribambelle de meurtres et ses règlements de compte orgasmiques qu’il commettra en hommage pervers et rancunier à la seule responsable – selon lui – de tous ses maux. Obligation lui était faite de se défaire d’une façon ou d’une autre de cet infernal cordon ombilical.

Hormis sa taille, son ego surdimensionné. Joint à un narcissisme pathologique et même si force est d’admettre que l’empathie est loin d’être un dénominateur commun de la nature humaine, il en use et en abuse pour faire preuve d’un mépris incisif et tourner constamment en dérision ses semblables. Spectateur cynique d’un monde qu’il juge absurde, étriqué et sans intérêt, où il pourrit d’ennui sur pied, l’humain est et reste à ses yeux un étrange animal qu’il observe avec la minutie d’un entomologiste et dont il lui faut disséquer l’anatomie pour se sentir enfin vivant. On se dit qu’un gars avec un QI qui titille les étoiles devrait avoir le bon sens de mettre à terme à cet interminable cauchemar. Mais montagne de muscles et de chair, il n’en a pas moins ses faiblesses, la peur de la violence subite et une certaine lâcheté à l’affronter dès lors qu’il ne la contrôle pas. Car la moindre contradiction le met en rage, une sourde colère qui lui colle la mort aux dents. Des strates de rancœur accumulées depuis l’enfance, contre le père adulé pour faits de guerre et néanmoins insipide et absent, contre ses sœurs dont la présence inconsistante relève du pur hasard biologique, même s’il a un faible pour la cadette avec laquelle il joue, enfant, à s’électrocuter sur une chaise improvisée, contre sa mère, monstre vitupérant et frustré qui a en horreur le sexe masculin, contre sa grand-mère paternelle, version hard et encore plus castratrice de cette mère despotique et à l’amour désertique. Désirer fuir cet enfermement sclérosant, rien ne semble plus légitime. On a tous un jour ou l’autre souhaité la mort de quelqu’un ou prié pour que la terre l’engloutisse, que les cris se taisent, que le silence revienne et que l’on puisse enfin respirer librement. Ce n’est pas pour autant que l’on part en croisade meurtrière, avec une lucidité qui ne laisse aucune place à la folie corrosive.

Le jour de l’assassinat de Kennedy, acte auquel il s’identifiera ultérieurement par ce qu’il s’imagine de Lee Oswald, l’adolescent passera quasi naturellement à l’acte. Une balle dans le dos pour la grand-mère, sans d’autre état d’âme que l’absolue certitude qu’il accomplit un geste salubre et généreux, effaçant l’honneur perdu du père qui aurait du le faire à sa place. Une autre pour le grand-père afin de lui éviter les tourments de la solitude. Une virée ensuite en moto vers les espaces sauvages et le fantasme de la liberté qu’ils lui procurent, avant de se livrer à la police et d’être interné en hôpital psychiatrique. Cinq ans qu’il mettra à profit pour lire et étudier la psychologie humaine, devenant même conseiller en la matière auprès des psychiatres. Jugé normal et à nouveau libre, il orchestrera sciemment ses pulsions assassines, avant de se livrer pour la seconde fois à la police.

Certes, manipulateur, certes d’une intelligence redoutable liée à un sang-froid époustouflant, puisque devenu adjoint de la police, quasi profiler, il ira jusqu’à rassurer et remonter les bretelles aux parents de deux étudiantes qu’il a tuées. Psyché déséquilibrée ou non, même si beaucoup – au vu des commentaires dithyrambiques suscités par ce livre – lui prête au déchiffrage de son intériorité délirante et fortement alcoolisée l’étoffe énigmatique d’un héros paumé par la vie, voire éprouve de la sympathie pour ce malabar mal dans sa peau, Al Kenner, n’en est pas moins aussi prisonnier de lui-même autant que nous le sommes. L’homme – philosophe-t-il – ne naît pas bon pour être ensuite corrompu par la société. C’est un reptile poursuivi par une civilisation à laquelle il essaye en permanence d’échapper. Assujetti comme tout un chacun aux lois qui règlent l’univers et qui nous échappent et malgré ses extraordinaires capacités intellectuelles, il n’en est pas moins en but à ses contradictions, la principale étant la frustration de ne pas être reconnu. Personne ne fait jamais rien pour moi. On m’a piqué mon histoire pour en faire des biographies. J’ai besoin – dit-il à Susan qu’il a pris en stop à la fin des années 70 et n’a pas tué parce qu’elle était trop moche et dépressive et qui depuis des années, lui rend visite en prison – d’exister un peu par moi-même. Je veux pouvoir témoigner de ce que nous sommes, parce que je fais partie de cette communauté.

Avenue des Géants… ou l’histoire d’un nain qui voulait être géant. C’est bien ficelé, très visuel. Mais l’auteur glisse insidieusement vers cette empathie qui alimente notre intérêt morbide souvent plus pour les bourreaux que pour les victimes. En plongeant dans son obscurité, celle d’un héros de papier et non celle de l’être de chair et de sang qui assassina des jeunes et toujours jolies universitaires et une môme de quinze ans, les viola post mortem, les démembra, en bouffa un peu, les décapita avant de dormir avec les têtes joliment posées sur son oreiller, celle de sa mère lui servant de cible à fléchettes sur la cheminée, il en dresse un portrait presque sympathique. Chacun – dit-Al Kenner – reconnaît en moi une part de lui-même et jouit de la contempler endormie… Tuer pour se sentir vivant. Il donne raison à sa mère. Ce fut son meilleur maître et cette évidence échappe à Al Kenner comme elle a dû échapper à Edmund Kemper.

Marc Dugain a heureusement évité de nous narrer les scènes de crimes avec leur hémoglobine subséquente et leurs cadavres qu’une mort violente prive de toute dignité posthume. Un scénario digne de la série Esprits criminels… L’essentiel dans cette histoire d’un homme, somme toute assez pathétique, du moins à mes yeux, réside dans l’analyse de la société américaine que dresse en toile de fond l’auteur. Elle nous renvoie à la nôtre. Celle d’aujourd’hui où les déséquilibres et les déliquescences sont qualifiés de mutations… Cette société qui hier légalisait le meurtre avec ou sans napalm et les exactions en tout genre au Vietnam et où ceux qui en revenaient, post-traumatisés, suicidaires et dangereux, n’avaient plus leur place. Depuis, ils l’ont pourtant cédé à ceux qui reviennent d’Irak ou d’Afghanistan. Et celle d’aujourd’hui qui ferme diplomatiquement les yeux sur les viols massifs en Syrie, les lapidations récurrentes, les tortures guantanamesques, les famines programmées, enfin bref… toutes les horreurs démocratiquement normalisées et subtilement banalisées par leur représentation virtuelle.

En quoi l’inhumanité collective serait-elle plus recevable que celle d’un seul individu ?

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 7/03/2014
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Marc Dugain
Avenue des Géants
Gallimard, 2012
ISBN : 978-2-07-01235-5

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