Le sel ! dit Angot. Tiens voilà ! répond Nothomb

Ou le dépouillement des sentiments

 

Angot, Nothomb… même combat ! Chacune à fourailler avec le mot juste. Selon elles. L’une affirme qu’elle reste des heures durant en un face à face épuisant avec la solitude d’un seul mot, l’autre que neuf mois de gestation lui sont indispensables pour atteindre la perfection du verbe. La littérature y gagne-t-elle des galons ? Non. A part ceux, peut-être, qui flattent l’ego de ces deux exaltées de la prose.

Un tournant de la vie, dix-huit mois d’écriture, trente cinq versions. Diantre… Christine Angot a dû en chier des vertes et des pas mûres, des nuits blanches et des doutes pour nous combler, comme à chaque rentrée littéraire, avec l’objet de ses souffrances intimes.

Celles-ci tiennent du vaudeville pathétique. Un trio amoureux, Vincent, chanteur célèbre qui fait mouiller le sexe de la narratrice Je lorsqu’il joue du piano (Vincent est entré en scène. Il portait un costume à épaulettes brodées. Il s’est assis au piano. Mon sexe a mouillé.) ; Alex un Antillais, surnommé par la narratrice Alexinou ou Minou quand il pleurniche à gros bouillons sur lui-même, musicien et ingénieur du son, ami de longue date du premier ; et Je, la narratrice, qui joue à pic-pic et colégram entre son ex et son actuel.

Hormis ces détails sur leur condition sociale dont on se contrefout éperdument, il reste dans cette fausse mise en abîme relationnelle, trois personnages répugnants de lâcheté. Le premier fuit, le second évite, la troisième finit par se rouler par terre dans un délire d’indigence féminine : Je me suis allongée sur le parquet du salon. — J’en peux plus j’en peux plus j’en peux plus ; Je répétais ça en pleurant… […]… Assise sur le sol j’ai dit : — T’as l’impression que je joue là ? Pourquoi tu dis que je joue ? Je joue pas. Tu vois pas que c’est ma vie ? Et qu’elle est gâchée. Moi aussi j’ai une vie. J’aurais pu en avoir une, du moins. Espérer. J’ai une vie gâchée tu vois pas.

Le chaos des sentiments s’inscrit sur l’encéphalogramme plat des émotions. Un univers étriqué, étouffant dont les remugles quotidiens peaufinent la vacuité et plonge l’humain dans un amour désertifié où le Moi Je se révèle un tyran acrimonieux. « Je veux restituer le vivant, qu’on entende respirer les personnages, la vie en train de passer à travers eux. », affirme Christine Angot. Un tournant de la vie, une autofiction ? On en reste perplexe !

— Des dialogues anthologiques : « -Allô ? Allô ? / -Oui. / -Allô ? Allô ? Allô ? / -Vincent ? / – C’est qui ? /- C’est moi. / – C’est toi ? / – Oui, c’est moi. C’est toi Vincent ? / – Oui, c’est moi.  » Et dire que l’on se gausse de Nabila !
— Des portraits comme des anamostoses qui feraient la joie d’un médecin légiste : Il (Alex) était mince. Sa silhouette était déliée. Il était beau. Il avait des dreadlocks. Il les a relevées, nouées entre elles, il est entré dans la douche. /// Tout à coup, j’ai vu Vincent qui passait. Il marchait lentement…[..]… C’était bien lui. Je ne rêvais pas. Torse large, hanches étroites, il allait dans la direction de la place de Clichy.
— Des paysages aussi mornes que des bulletins météo  : Le ciel était gris. Il faisait un peu frais. Il y avait de gros nuages noirs sur la droite en direction du Havre. Et la météo avait annoncé de la pluie pour les prochains jours…[…]… Il y avait du vent. Les nuages bougeaient, glissaient vers la gauche.
Des intérieurs et des situations domestiques modélisés avec une telle sobriété monacale que l’imaginaire, lassé de tant d’éblouissements stylistiques, déclare forfait : l’appartement avait un petit balcon. / La chambre donnait sur la cour. / Les meubles étaient en bois foncé. / Mon sac était sur un tabouret dans le couloir. / Il est sorti de la douche. Il était enveloppé dans une grande serviette.

Ces détails d’une platitude navrante font néanmoins écho à la désespérance morne des sentiments du désastre amoureux où le glauque le dispute au gluant et frise le ridicule.

Une sexualité chirurgicale et subie passivement par la narratrice (on n’ose pas imaginer les scènes vécues in the life !)  : Il rentrait, il sortait, il a joui. Ou : Il a collé son bassin contre mes fesses. J’ai sursauté. / -T’inquiète pas. Reste là. Bouge pas. / -Si, Vincent, justement, je m’inquiète. / Il a mis son sexe entre mes cuisses. / -Noooooon. Je t’ai dit non. NON NON NON. / -T’es méchante !

Le cœur bat, cogne, a mal, la gorge se serre, s’étrangle même (!), les deux en récidive, mon amour dégouline des lèvres de la narratrice, tel un mot sésame qui contient à lui seul le nuancier de tous les sentiments, le tout ponctué d’assertions si profondément philosophiques que l’on en reste ébaudi : Le temps, on peut pas le rattraper. T’es conscient de tout ce qu’on a eu ? Et qu’on n’a plus. On l’a eu Vincent. On l’a eu. On l’a laissé filer. Tu comprends ? On n’aurait pas dû. Quelle honte. C’est de ma faute aussi, j’ai été lâche. Tu te rends compte de tout ce qu’on ne vivra pas, qui se retrouvera jamais. Qui est foutu. Qui était là. Et qui est plus là. Tu te rends compte de ça ? ça reviendra jamais Vincent. C’est foutu. C’est fini. Le temps il reviendra pas. Il reviendra plus. Ou encore : Heureusement qu’on a une vie. Tu te rends compte sinon comment on serait le jouet des émotions ?

Heureusement que Alex, pauvre Minou, est atteint d’insuffisance rénale (vers la fin de ce Jules et Jim sans envergure, tout de même ) pour remettre les pendules de la vie à l’heure !

Le sentiment chez Angot a la noblesse des arrières-cours. Il se dissimule et s’avoue dans sa petitesse. Vincent est d’un égoïsme crasse et sa célébrité, un passe-plat de pisse-froid. Alex est un victimaire manipulateur et Je, une pauvre pomme prête à prostituer son âme pourvu qu’on l’aime. A certaines conditions toutefois qui ne peuvent que donner raison aux misogynes : J’aimerais bien de temps en temps être avec quelqu’un qui me prend en charge un peu matériellement. Estampillés également d’autres aveux terrifiants puisque Angot n’a de cesse de mettre sa vie en scène : J’ai raté ma vie amoureuse par manque de courage. Tous ceux qui m’ont vraiment plu, je les ai fuis. J’ai essayé de compenser par l’écriture. J’ai mis toute ma libido là-dedans. Je peux plus supporter cette vie. Combien de temps ça va encore durer ?

Ce qui est surprenant chez Angot est de constater qu’à l’écrit, elle triture au scalpel la moindre virgule alors qu’à l’oral, elle se perd dans des explications amphigouriques, enveloppées telles des papillotes pseudo érudites. Mais dans sa tambouille littéraire créatrice et narcissique, elle réussit le tour de force à nous faire prendre la concision pour de l’avant-gardisme, une anti-littérature versus médiocratie contemporaine, revisitée style dialogues François Truffaut. C’est sans doute là son réel talent pour lequel  je lui tire mon chapeau.

Les prénoms épicènes… vingt-septième rejeton pour Amélie Nothomb dont on finit par désirer une fertilité moins prolixe ! Cette année, on a échappé au beaujolais nouveau mais pas à l’inévitable portrait annuel qui fait la couverture de chacun de ses bouquins. Champagne, mes amis ? Du Deutz of course ! Et de la bourgeoisie pour tout le monde.

Prénoms épicènes, ça veut dire quoi ? C’est simple : ce sont les prénoms sans genre : ici Claude, Dominique (les parents d’Epicène), ou encore Camille et Sacha.

Donc, nous voilà dans le vivier redondant de l’actualité : le pervers narcissique dans ses œuvres, avec sa victime consentante, Dominique, son épouse, une oie blanche qui se laisse allègrement et passivement rouler dans la farine, bon train de vie oblige, et leur rejeton, une fille nommée Epicène, un génie comme tous les enfançons de Nothomb, qui compte les coups et mûrit lentement mais sûrement sa revanche envers ce père qu’elle hait et que par esprit de justice immanente et bien-pensante, elle finira par débrancher de son cancer. De son côté, le papa, cet ennemi de toujours, s’adonne à mettre en pratique un dicton : la vengeance est un plat qui se mange froid. Cela lui prendra quelques années avant de terminer sa croisade tordue contre Reine qui l’a éconduit, le laissant en pleine jeunesse Gros-jean comme devant. Nous sommes ensemble depuis cinq ans. À part l’amour, tu n’as rien fait., lui lance sa splendide dulcinée avant de le planter, en même temps que le décor de cette intrigue manichéenne.

Autre vaudeville, celui-là parfumé au Chanel N°5 – allez-y Messieurs il paraît qu’il n’ y a pas meilleur flacon pour déclarer sa flamme avec éclat et pour être la clef de l’âme des femmes (pas une ne vous résistera ! Bon dieu, quel cliché!). Dominique deviendra l’amie de Reine (un maillage cousu de fil blanc !) à qui tout a réussi, socialement, matériellement et affectivement. Elles joindront leurs efforts pour venir à bout de ce type odieux. Dominique avait à triompher de l’amour : c’était déjà gagné. Epicène avait à triompher de la haine : c’était inextricable. Le bonhomme, lui, ne triomphera de rien et écopera les lauriers de sa déroute. Entre ces deux extrêmes, se balance entre une rive et l’autre de Paris, la petite phrase polie, rassurante en diable et confite de morale à deux balles : La personne qui aime est toujours la plus forte.

Une idée, une seule, et quelques connaissances exotiques : il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Épicène recourut au stratagème du cœlacanthe., suffit-elle à faire un roman ? D’autant plus que l’auteur nous rejoue toujours le même scénario : des histoires de famille, de parents qui détestent leur progéniture, d’enfants toujours très beaux ou très moches mais toujours très intelligents, sur fond de beaux quartiers.

Là aussi, dans un style lapidaire qui recherche également l’épuration du mot, Nothomb prétend autopsier le sentiment amoureux dans toutes ses nuances d’ombre et de lumière. Et comme chez Christine Angot, l’ombre l’emporte souvent. Duplicité, dissimulation, malhonnêteté, couardise. A vous dégoûter d’aimer. L’amour vire à l’étriqué, sanglé de sentiments interlopes qui frisent la schizophrénie de l’un, le père ; la soumission de l’autre, la mère : il lui faisait l’amour chaque soir. Ce n’était pas le verbe qu’elle employait dans sa tête, tant cette activité lui était devenue pénible : il n’était question que de l’engrosser, elle le savait bien. Son ventre lui inspirait désormais de la terreur : on attendait de lui une dynastie qu’il refusait de produire. Sans le savoir, elle connaissait les angoisses de Marie-Antoinette aux premiers temps de son mariage ; la dichotomie de leur fille pour qui la haine est une forme désespérée de l’amour. Elle se rappelait avoir décidé, à l’âge de onze ans, qu’elle tuerait son père. Sa haine envers lui n’avait jamais décru, avant de trouver son épitaphe : Je ne te ressemble pas. Pour preuve, tu as sacrifié ta vie à une vengeance qui s’est révélée un échec complet. Et moi, sans même une seconde de préméditation, j’obtiens la vengeance la plus éblouissante de l’Histoire.

Traquer le réel au prétexte de nos bouleversements hormonaux plutôt que de l’amour vrai, aller le débusquer jusque dans sa petitesse et ses mesquineries pathétiques comme le graal de la littérature ? Cela reste à prouver. On peut alors légitimement se poser la question : suffit-il d’être une valeur médiatique du paf littéraire pour être écrivain ? Le seul avantage de ces deux bouquins est qu’ils se lisent aussi vite qu’ils s’oublient.

Au final, vous vous demanderez pourquoi chroniquer ces deux livres sans pétillement ? A question directe, réponse directe : parce que ce sont des chefs d’œuvres, du présent au néant, comme le furent en leur temps le bidet de Marcel Duchamp et les étrons en conserve de Piero Manzoni, et tout comme le sont, d’une autre manière, leurs nombreux laudateurs. Flippant ! Non, on n’est pas couché…

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 7 octobre 2018
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