Léon Sadorski et Romain Slocombe

Se pencher sur notre Hexagone vertueux dès lors qu’il s’agit de brandir la bannière des Droits de l’homme et notre fameuse trilogie illusoire « Liberté, Egalité, Fraternité », tout en priant nos sillons d’abreuver le sang impur du tiers-état et de la chair à canon, concept hautement raciste et masochiste, cela, on sait le faire. Tellement opportunément que l’on finit par avoir l’impression de cavaler après du vent. A l’inverse, plonger dans les cloaques de notre histoire est un exploit dont on se garde prudemment. Les volontaires sont peu nombreux et l’entreprise, de haut risque. La collaboration française avec les Nazis est l’un de ces territoires vérolés, laissés plus ou moins volontairement en friche mémorielle

A travers L’affaire Léon Sadorski, L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski et Sadorski et l’ange du péché, superbement documentés tant sur les faits que sur l’ambiance de l’époque et son vocabulaire, Romain Slocombe nous en dévoile brillamment les arcanes obscures. Sur fond de dérives collaborationnistes des politiques et peoples de l’époque dont bon nombre d’entre eux ne manqua pas à l’appel au moment de retourner sa veste, d’abord dans un sens au début de la guerre, puis dans l’autre, à la fin, il nous raconte le quotidien d’un anti-héros, Léon Sadorski, lui-même inspiré du parcours d’un homme ordinaire, Louis Sadosky, chef du « rayon juif » à la direction des renseignements généraux (RG) de la préfecture de police de Paris.

Par le truchement fictionnel de Léon Sadorski, c’est l’histoire de ce Louis que nous narre Romain Slocombe dans le premier volet de sa trilogie, L’affaire Léon Sadorski, qui démarre en avril 42. Comme son alter-ego, celui-ci devient agent infiltré de renseignement pour la Gestapo après un séjour dans la sinistre prison de l’Alexanderplatz. Narration qui n’est pas sans rappeler Itineraire d’un salaud ordinaire de Didier Daeninck où Louis Sadosky devient Baldowsky.

Entre le jaune des étoiles ornant les poitrine des juifs, le rouge des cocos, le vert-de-gris des Boches, le noir des uniformes SS et la blancheur des petits culottes, l’inspecteur Léon Sadorski est un as du chromatisme. Une vraie salope comme il y en a eu des milliers, attentistes ou franchement collabos, durant l’Occupation. Un petit fonctionnaire pépère en temps ordinaire, un flic carriériste assez doué, bon petit soldat de la police française affecté aux Renseignements Généraux, un homme à femmes et de « petits extras », atteint de fulgurances priapiques lorsque son regard met en touche un corps féminin, très jeune de préférence, tout en pensant à ses galipettes sexuelles avec son épouse Yvette, une sacrée belle plante… d’intérieur. Somme toute, un type banal, vigilant déjà de son pouvoir d’achat – le pognon est l’un de ses maîtres – de son confort et de ses intérêts qui priment sur tout le reste.

Léon Sadorski n’est même pas collabo par idéologie. Juste par morne soumission. Soucieux de faire du chiffre et de bien faire son travail, il interpelle au faciès, arrête sans état d’âme hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes, avant de les transférer aux autorités qui les réclament. « fonctionnaire de l’État français. Je dois veiller à la sécurité de mes concitoyens. J’obéis aux ordres, je n’ai pas à discuter leur bien-fondé. D’ailleurs, je suis généralement d’accord avec ce que mes chefs de service exigent de moi. » Au besoin, il manipule leurs fiches signalétiques, en ajoutant sciemment des mentions compromettantes et mensongères :« Suspect au point de vue politique, dangereux pour l’ordre intérieur; militant sioniste et socialiste, révolutionnaire, agitateur politique », etc. -, sans se formaliser de leur devenir funèbre, tout ayant connaissance de la solution finale dès le printemps 1942. « Le chef du Rayon juif est conscient qu’il reste à la plupart d’entre eux moins de jours à vivre que de doigts à leurs mains, ça ne le retient pas de les brutaliser. Au contraire. Il les hait pour leur malheur, pour leur infortune quasi indécente. Même la Sainte Vierge ne peut rien pour eux. »

D’origine alsacienne et polonaise, macho de petite volée, égoïste, misogyne narcissique, pervers et raciste, escroc à la petite semaine et fervent pétainiste, Léon Sadorski est également le jardinier émérite, et amoral de haines nombreuses qu’il cultive avec une conviction hystérique : celle des juifs « étoilés, youtres, youdi, youpins, becs crochus.. », des « enjuivés bolcheviques » : « le bolchévisme est une entreprise juive. » – ou autres «cocos, racaille, rouges et terroristes », des gaullistes, des francs-maçons, ou encore celle des ratons, des zazous ou des homosexuels. Il torture également, fier de d’acquitter de cette tache d’un manière plus soft que les sbires de la rue des Saussaies, la peur comme arme psychologique, le chantage et les coups comme outil de persuasion. Il viole au besoin, presque par bonté d’âme ! Par pure jouissance épistolaire, il envoie consciencieusement des lettres de délation à la Gestapo. Et bien sûr, il s’adonne au marché noir, au vol et au racket tout azimut.

Chaque jour, il part à la chasse aux « crânes ». Chaque jour, il est à la fête et prend son pied.. De la rue aux Tourelles, de la rafle du Vel’ d’Hiv (L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski) à Drancy, le tout émaillé de détails qui seraient pittoresques, s’ils n’avaient pas été si affreusement réels. Comme ces courses de chevaux à Longchamp qui reprennent gaiement au milieu des victimes étripées par un bombardement, ou les propositions marketing de Photomaton (en mai 1942) aux Nazis (Sadorski et l’ange du péché) !, ou encore l’enfer poignant de Drancy.

Pour pimenter ce qui pour Léon Sadorski n’est au fond que routine patriote, il y a la petite Julie Odwak. Une adolescente dont il a préventivement envoyé la mère à la mort et qu’il planque chez lui, non pour sauver une petite juive, mais parce que la baiser le travaille dur. Il finira d’ailleurs par la violer, après avoir fait exécuter le jeune homme dont elle était amoureuse. Pour protéger ses abattis, il assassine au passage quelques personnes, certes elles-mêmes peu reluisantes, qui font obstacle à ses intérêts protectionnistes vis-vis de la jeune fille, avant de s’offrir un happy end en changeant son flingue d’épaule quand, avec la proximité du débarquement, sa réalité commence à sentir méchamment le roussi. De collabo de la première heure, il devient résistant de la dernière heure.

«Si l’on devait s’apitoyer sur tous les sorts, on n’arriverait à rien. » est le leitmotiv avec lequel ce brave homme justifie ces actes. Le repentir n’est jamais mieux porté que lorsque les mea culpa résonnent sur d’autres poitrines que sur celle du repentant.

S’immerger dans cet univers est flippant à deux titres, individuel et collectif.

Chose assez rare pour être soulignée, ce personnage fait germer chez le lecteur un franc dégoût plutôt qu’une fascination morbide . Sa perversité sadique suscite l’envie de le buter. Réaction primaire sans doute. Mais le bonhomme nous renvoie à notre propre obscurité. Si un jour, les circonstances s’y prêtaient, serait-on capable de choisir entre le refus ou la soumission ? Serait-on capable de commettre des actes peu glorieux contre lesquels on se pensait immunisé ? Bien malhonnête celle ou celui qui peut le jurer, tant l’inhumanité se superpose à l’humanité.

On n’apprend jamais rien de l’Histoire. Une lapalissade hélas récurrente. Car celle de Léon Sadorki et consorts a une résonance collective dans notre présent. Si le contexte a changé, les réactions, elles, restent inchangées. Les élites financières conservatrices de l’époque sont nos premiers de cordées ultralibéraux contemporains et les menaces d’hier se profilent à l’horizon d’aujourd’hui. Le nationalisme et une ribambelle d’intégrismes sont déjà à l’œuvre. Pas là-bas, mais ici en France. L’antisémitisme refait surface, là on fait la chasse aux homosexuels. La dissidence est sous surveillance, la liberté d’expression s’écorne doucement, la solidarité est un délit, l’État de droit est mis à mal par ses plus hauts serviteurs et la démocratie part en couille.

C’est le coup de maître de Romain Slocombe de nous faire basculer dans notre présent incertain en invoquant notre passé révulsif et honteux.

Des bouquins qui devraient être nominés dans les programmes scolaires afin de lutter contre la facilité de l’oubli. La pédagogie des masses n’est-elle pas à la mode ?

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott – 2/12/2018 –
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Biographie
Romain Slocombe est né à Paris en 1953. Il a suivi des études artistiques à la faculté de Vincennes (techniques de l’affiche et figuration narrative) et à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a participé à l’aventure graphique du groupe Bazooka, à celle du magazine « Métal hurlant » et a réalisé une quarantaine de couvertures pour la collection « Folio », chez Gallimard, illustrant notamment Yukio Mishima, Jack Kerouac, Henry Miller, Antoine de Saint-Exupéry. La guerre du Vietnam inspire à Romain Slocombe son premier roman, « Phuong-Dinh Express » (1983, réédité aux Presses Universitaires de France en 2002) et un récit pour enfants, « Les évadés du bout du monde » (éditions Syros, 1987). À partir de 1977, de nombreux voyages au Japon font de ce pays une de ses principales sources d’inspiration. Il passe à la photographie en 1992, et expose ses portraits de Japonaises et ses images de Tokyo et du Japon dans de nombreuses galeries, en France comme à l’étranger (New York, Londres, Stockholm, Tokyo, Sendai, Bologne, etc.). Puis il intègre la vidéo à son travail, à partir de 1995, avec deux documentaires personnels tournés au Japon « Un monde flottant » et « Tokyo Love ») et, plus tard, des courts métrages (co-réalisés avec Pierre Tasso) primés dans de nombreux festivals, et diffusés sur Canal + et Arte. En 2000 paraît « Un été japonais », le point de départ d’une tétralogie publiée dans la « Série Noire », chez Gallimard : le troisième volume, « Averse d’automne », est sorti en octobre 2003 et a reçu le prix Sang d’encre 2004. Les Presses Universitaires de France ont publié ses Carnets du Japon en mai 2003 et les éditions Zulma son roman « La Japonaise de St John’s Wood » (mars 2004). Autre roman : « Nao », aux Presses Universitaires de France, suivi en 2005 de deux recueils photographiques en couleur : « Tokyo Blue »(Isthme éditions) et l’essai de Stephan Lévy-Kuentz, « Femmes de plâtre » (édité par La Musardine). « Regrets d’hiver », le 4e tome de la tétralogie « La crucifixion en jaune », est sorti en mai 2006, dans la collection « Fayard Noir » que dirige Patrick Raynal. En janvier 2008, il publie un nouveau roman jeunesse aux éditions Syros, « Qui se souvient de Paula ? », sur la rafle du Vel d’Hiv et la déportation des Juifs de France. Une nouvelle série de romans aux éditions Fayard : »L’Océan de la stérilité », paraît en octobre 2008. En 2011, répondant à l’invitation éditoriale de la collection Les Affranchis, il publie Monsieur le Commandant. Le livre obtient un certain succès et reçoit le prix Nice Baie des Anges. En 2016, il crée le personnage récurrent de l’inspecteur Léon Sadorski, collaborateur et antisémite.

 

Ces trois ouvrages sont publiés chez Robert Laffont

 

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