L’argent dette ou le crédit fictif des banques

Seuls les petits secrets ont besoin d’être protégés. Les grands sont tenus secrets par l’incrédulité du public. » Marshall Mac Luhan

Seuls les petits secrets ont besoin d’être protégés.
Les grands sont tenus secrets par l’incrédulité du public. »
Marshall Mac Luhan

 

« Le désastre qui menace, devenu une préoccupation quotidienne, est si banal et familier que personne ne prête plus guère attention aux moyens de l’éviter. Les gens s’intéressent plutôt à des stratégies de survie, à des mesures destinées à prolonger leur propre existence ou à des programmes qui garantissent bonne santé et paix de l’esprit. »
Christopher Lasch, la culture de Narcisse

 

Oublions le réchauffement climatique, qui a engendré business et négoce, ouvert échoppes et grandes surfaces bio aux quatre coins du monde dit civilisé. Oublions le pétrole aux ressources géologiques aléatoires, suivant que l’on veut nourrir ou affamer la crise alimentaire. Oublions le Darfour et ses déplacés, le Yémen est ses milliers de morts inlassablement bombardés sous opération militaire saoudienne et coalition poétiquement nommée Tempête décisive, autant de réalités déniées qui de toute façon sont passées depuis belle lurette à la trappe de nos indignations. Oublions ces crimes racistes quotidiens qui stigmatisent la montée d’un mal à venir encore en germe et qui pourtant, font tout juste un entrefilet dans nos préoccupations. Oublions les guerres et leurs victimes virtuelles collatérales. Oublions les Syriens et tous ces migrants qui risquent leur peau sur leurs bateaux d’infortune. De toute façon, nous ne pensions pas non plus réellement à eux, juste avant qu’ils ne soient massacrés, pas plus nous pensons réellement aux 4 millions de musulmans tués dans nos guerres occidentales depuis 19901. Oublions tout et faisons nos comptes. Soucions-nous d’une seule chose, la seule qui nous tienne au cœur et aux tripes. Du moins, pour la plupart d’entre nous. Et ce n’est pas toutes celles et ceux qui s’enrichissent actuellement honteusement qui diront le contraire ! Avec cette foutue crise financière qu’Ils nous ont concocté, à leur bénéfice et à notre insu, va-t-on, oui ou non, pouvoir continuer à consommer sans nous demander si les lendemains vont chanter ou non ?

« Ils », c’est toujours eux, les autres. Les politiques, les banques, le système capitaliste, l’économie de marché, la mondialisation. Les riches, les privilégiés. Les businessmen et la bohème chic. Ceux qui passent Noël au Brésil ou dans leurs paradis fiscaux de rêve. Les escrocs de haute voltige, les Madoff & Co, qui depuis bientôt un demi-siècle, à la barbe innocente d’autres requins de la finance, ont soit disant grugé la confiance de ces mêmes investisseurs qui il y a peu encore, nous jouaient les violons de la surprise, malgré tous les pare-feux protectionnistes et les délits d’initiés dont ils s’entourent. Seraient-ils tous incompétents ? Menteurs, sûrement… La nécessité de boucs émissaires, de têtes qui tombent, pour apaiser les colères épidermiques du peuple a toujours été. Car enfin, pendant ce temps-là que faisons-nous, par facilité, j’men foutisme, sentiment d’impuissance ou ignorance, sinon continuer à consommer aveuglément ? A collaborer à ce système en votant et en revotant la même fratrie d’incompétents ? En nous taisant.

La plupart d’entre nous n’aime pas se poser de questions, tant les réponses feraient trembler sur leurs fondations leurs opinions, si confortables et forgées d’idées reçues. Aujourd’hui, force nous est faite de constater que moins il y a d’argent, plus il y en a qui circule, apparaissant comme par magie, pour tenter de colmater ces gouffres artificiels, qui s’ouvrent chaque jour sous nos yeux stupéfaits. Dans cette gigantesque partie de poker à table ouverte, l’argent passe de main en main, certes pas dans les nôtres, pour disparaitre tout aussitôt. Mais d’où vient-il cet argent, sinon de notre poche ? A la fois réel, puisque fruit de notre labeur, de notre travail rémunéré, quoique amputé de taxes de plus en en plus nombreuses, il est aussi l’enfant prodige et artificiel de notre besoin pathologique de jouir de tout et de n’importe quoi. Pourquoi ne pas reconnaître que pour satisfaire ces envies, « Ils », le système capitaliste, les banques et les politiques, ont justement mis à notre disposition, entre autres miroirs aux alouettes, le jeu infini des prêts. Et nous y avons, toujours pour la plupart d’entre nous, joué allégrement, cumulant ainsi les dettes domestiques. C’est ainsi que nous avons participé à la crise. Effets iatrogènes des emprunts, sans lesquels nous serions – et c’est pathétique – plus sûrement descendus dans la rue que nous ne le faisons pour défendre les droits de n’importe quel individu, voisin ou lointain, ou pour exiger éthique et probité de ceux qui nous gouvernent. Lorsque l’on pousse la porte d’une banque pour aller solliciter un prêt, on sait plus ou moins consciemment que l’on se jette dans la gueule du loup. On sait qu’une banque est un négoce qui n’a d’autre but avoué et reconnu que de faire du bénéfice et qu’elle a remplacé les officines d’usure qui en leur temps, chiffonnaient la moralité manichéenne du bien et du mal.

L’argent fait partie de l’histoire humaine. Il a toujours existé, sous une forme ou une autre. Son histoire a commencé quand un quidam a compris qu’il pouvait obtenir une peau de bison contre un silex bien taillé. Pierres, coquillages ou fèves de cacao, sel et épices, vaches ou chameaux furent les premières « monnaies-marchandise » en échange de biens de valeur palpable, aliments, bétail, vêtements, etc. Ensuite et pour résumer très succinctement, on a pesé l’or ou l’argent comme « monnaie en espèces », comme en attestent les premières traces d’activité bancaire, relevées dans les temples en Mésopotamie (3000 ans avt J.-C.). Après la Chine et la Grèce, ce furent les Romains qui en développant les activités bancaires, contribuèrent à l’histoire de la banque en posant les bases juridiques des opérations financières. Les nations dominantes sur le plan militaire le furent et le sont toujours sur le plan économique et au cours de l’Histoire, ce furent elles qui décidèrent la valeur de la monnaie : ainsi quand la Grande Bretagne devint un empire hégémonique, ainsi aujourd’hui les États-Unis… sans oublier les grandes banques centrales, en priorité la Réserve fédérale américaine (Fed) conjointement avec la Banque centrale européenne (BCE) qui fixent le loyer de l’argent (niveau des taux d’intérêt ou coût ou la rémunération de l’argent pour une période déterminée).

Mais bien avant que le mot « banque » n’apparaisse officiellement dans la langue française du XVème siècle, les prêts avaient déjà acquis leurs lettres de génie. Il y avait d’abord eu les dépôts d’or contre location d’un espace, notamment chez les orfèvres qui avaient l’habitude de le travailler et disposaient à cet effet « d’espaces sécurisés ». Le déposant recevait un reçu qui témoignait de la réalité de ses fonds et qu’il pouvait échanger, totalement ou en partie, contre des marchandises. A constater que peu de déposants venait chercher le métal précieux et que la majorité préférait utiliser les reçus, et après avoir prêté de l’or métal contre intérêt, délivré des reçus avec intérêts payables en or, l’idée vint aux orfèvre devenus banquiers, non seulement de réinvestir cet or dans de nouveaux prêts couverts par celui des déposants, qui n’en sauraient rien aussi longtemps que les emprunts seraient remboursés, mais aussi celle de le prêter contre garantie. Si l’emprunteur ne payait pas, ils saisiraient les biens de l’emprunteur. La circulation monétaire naquit ainsi avec la circulation des reçus, qui devinrent non plus nominatifs, mais portèrent désormais la mention « je promets de payer au porteur… ». La reconnaissance de dette remplaça le reçu. Sans déplacement d’or, les prêts consentis par ces premiers banquiers se convertirent en créations de crédit qui prirent le nom de dépôts, confusion de langage qui fit croire au public que le banquier ne prêtait que les sommes couvertes par l’or des déposants, or duquel il obtenait, en outre, de juteux intérêts. Au lieu de reprendre leur or, les déposants, quoique objets de toutes les duperies, demandèrent au banquier de leur verser une partie des intérêts. Celui-ci paya donc un taux d’intérêt bas sur les dépôts et fit payer un taux d’intérêts bien plus élevé aux emprunteurs, logique qui paraissait simple pour satisfaire la demande de crédit des moins riches et les appauvrir encore plus.

Peu à peu, au cours de l’histoire de la banque, la masse des crédits est entrée dans la circulation monétaire : autrefois, sous forme de chèques négociables, garantis par de l’or qui en grande partie n’existait pas et garantis également en partie tant que les déposants ne viendraient pas tous en même temps réclamer leurs fonds ! Ce système déplaça ainsi, en volume et importance, la monnaie légale -en or ou en argent – frappée jusque là sur ordre souverain au profit de la monnaie fiduciaire, c’est-a-dire une monnaie qui représente une valeur sans néanmoins avoir de valeur en soi.

Bien vite, on s’aperçut que la mise en circulation de cet argent prêté accélérait le développement du commerce et de l’industrie, tandis que sa restriction ralentissait l’essor commercial et paradoxalement, favorisait la surproduction si néfaste en temps de privations. Baisse des prix, banqueroutes, fermeture de commerces et d’industries, multiplication des saisies, phénomène de retrait massif des fonds, l’unique épouvante des banquiers, s’ensuivaient, déclenchant catastrophes nationales et individuelles. Les banquiers comprirent alors qu’ils pouvaient non seulement monétiser la richesse des autres à leur profit mais aussi le faire libéralement par le jeu de la hausse des prix ou plus chichement, par celui de la baisse. Ils pouvaient provoquer des alternances de prospérité et de dépression, des crises… que le commun des mortels prend pour des cycles inévitables. Ils pouvaient ainsi exploiter l’acheteur en temps d’inflation et le vendeur en temps de dépression. Comme l’a si cyniquement affirmé, et non sans raison, Nathaniel Mayer Anselm von Rothschild : « Donnez moi le droit d’émettre et de contrôler l’argent d’une nation, alors peu m’importe qui fait ses lois. »

L’importance des crédits étant devenue indispensable au développement du commerce et de son corollaire, la consommation, on a légalisé et réglementé cette pratique paradoxale qui permet donc aux banques de créer de l’argent à partir de rien. Les banquiers ont accepté des limites sur les montants d’argent fictif qu’ils peuvent prêter, montants qui restent bien supérieurs à la valeur réelle de l’or ou de l’argent déposés. Durant longtemps le taux fut de 9 dollars fictifs contre un dollar-or. C’est ce que l’on appelle la réserve fractionnelle, système monétaire dominant dans le monde d’aujourd’hui et soutenu par les banques centrales qui en cas de problèmes, transfusent de l’or aux banques locales, opération bancaire très en vogue actuellement. Ces régulations existent toujours, mais la nature de l’argent a complètement changé : aujourd’hui, sa richesse est créée fictivement à partir de sa dette. Si autrefois, le crédit accordé par une banque privée existait sous forme de billets de banque privée que l’on pouvait refuser, tout comme on peut encore refuser un chèque, de nos jours le crédit créé par une banque privée est légalement convertible en devises fiduciaires, émises par le gouvernement comme les dollars, les euros ou les livres sterling. Des lois en font la monnaie que les citoyens doivent accepter pour paiement. « Chaque fois qu’une banque accorde un prêt, un nouveau crédit bancaire est créé – ce sont de nouveaux dépôts – , de l’argent entièrement nouveau. »2

Sans dette, il n’y a pas d’argent !
Ajoutez à cela, que la limite légale sur la création d’argent fictif, imposée par les gouvernements par le jeu des obligations de réserve fonctionnelle, fluctue selon les pays, les époques et les contextes économiques. Du fait du lobbying des banques, en quelques décennies, les obligations de réserve ont disparu de plusieurs pays ou alors les ratios atteignent des taux vertigineux de 20 ou 30 dollars fictifs pour 1 dollar or. Avec ce système, avec un dépôt de 1000 dollars à la banque centrale, la même banque peut créer un argent-dette atteignant presque les 100 000 dollars, (si l’on utilise le ratio de 9 dollars fictifs pour 1 dollar-or).

Sachant que les réserves d’une banque proviennent d’une part des dépôts qu’elle confie à la banque centrale et qui servent en réalité à prêter aux banques locales et d’autre part, du montant total de cet argent-dette, on comprend mieux comment à chaque fois qu’un consommateur accepte un crédit, revolving ou non, pour partir en vacances ou s’acheter un autre sofa ou une nouvelle voiture, il participe à l’accroissement de la dette perpétuelle mondiale, qu’il ne voit, quant à lui, que comme une injustice individuelle. Comme l’a fort bien résumé Robert H. Hemphill3 : « C’est bouleversant : nous dépendons complètement des banques commerciales. Quelqu’un doit emprunter chacun des dollars qui sont en circulation, cash ou crédit. Si les banques créent amplement de l’argent synthétique, nous prospérons, sinon c’est la famine. Nous sommes absolument sans système monétaire permanent. Quand quelqu’un commence à voir l’image globale, l’absurdité tragique de notre situation désespérée est presque incroyable. » Sans dette, il n’y a pas d’argent ! Si l’État crée à peine 5% de l’argent disponible sur le marché en fabriquant, à la demande et souvent par le truchement d’une Agence Fédérale, des billets ou de la monnaie, ce sont les entreprises et les particuliers qui par le jeu des prêts, créent quotidiennement d’extraordinaires montants d’argent, les 95% restants.

Les banques prêtent donc de l’argent qu’elles n’ont pas et le créent non pas à partir de l’argent déposé, comme beaucoup en sont persuadés, sinon à partir des promesses de remboursement, augmentées des intérêts, signés par les emprunteurs. A accepter un prêt, l’emprunteur signe ni plus ni moins une reconnaissance de dette qu’il s’engage à honorer, sous peine de saisie de ses biens, voiture, maison, etc. Le plus ironique de l’histoire est que rien ne lui appartient, tant qu’il n’a pas payé la totalité de ce qu’il doit, mais lui seul est responsable devant la loi du mauvais usage qu’il fait de ce bien fictif ! Point de droit que personne n’a jamais levé en cas de litige ! Bien évidemment, ce système ne fonctionnerait pas bien évidemment sans la collaboration complice des gouvernements dont les banques sont les véritables maitres.

La Banque, c’est le vol organisé avec notre consentement.

 

Notes
1 – https://blogs.mediapart.fr/yapadaxan/blog/181115/des-victimes-sans-valeur-les-quatre-millions-de-musulmans-tues-dans-les-guerres-occidentales-depuis-1
2. – Graham F Towers, directeur de la banque du Canada, 1934-1954
3. – Robert H. Hemphill, gestionnaire de crédits, Fed, Atlanta, Géorgie.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – modifié  23/01/2019
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