Tournez la page, y’a rien à voir

Il faudrait peut-être arrêter de faire croire que participer à un salon de livres et non pas un salon littéraire, c’est le summum de la consécration et le lieu de rencontres inoubliables ! Participer à  un salon, c’est en général chiant, coûteux plus que rentable, en kilomètres et en temps, et à vous dégoûter d’écrire, tant on s’y transforme momentanément en vendeur de came, fut-elle de mots couchés sur papier.

Il y a déjà les auteurs eux-mêmes :

– les vieux briscards qui refont le tour du comptoir depuis la énième fois avec les mêmes bouquins, oscillant entre la biographie de terroir et l’egobiographie ordinaire de Monsieur tout le monde qui se veut bien sûr extraordinaire, en général fort mal écrits… Ceux-là gesticulent haut et fort et jouent les anciens combattants. Revenus de tout, ils ne sont jamais arrivés nulle part, mais sont des H-auteurs…

– les timides, qui bossent dans leur coin depuis des années, espérant une reconnaissance qui se fait frileuse, sans pour autant les désarmer. Ils ont encore cet enthousiasme juvénile teinté d’amertume qui les fait remettre le travail à l’ouvrage, comptant que leur obstination les dédouane un jour de leur défaite, comme cet auteur soixantenaire de bande dessinée, rencontré il y a peu dans un salon perdu au trou du cul du monde.

– les retraités – ils sont légion – qui profitent du temps qui leur reste pour immortaliser leurs mémoires avec une fierté toute historienne. Ceux-là viennent souvent accompagnés de leurs cannes et de leurs conjoints, ouvrent fièrement des press-book où ils consignent minutieusement toutes les coupures de presse et font preuve d’une joie enfantine dès lors que quelqu’un s’arrête à leur table.

– les obsédés du sujet unique qui ont écrit et réécrivent des livres sur un thème dont ils ne comprennent même pas qu’il ne puisse qu’intéresser qu’eux-mêmes. Ceux-là se montrent souvent volubiles et essaient de vous entraîner dans leurs arcanes.

– Les poètes acnéiques, de tout âge et de tout genre, qui comptent les pieds avec leurs doigts et cherchent dans la rime l’exutoire à leurs turgescences romantiques d’amours impossibles et de mondes en fuite ou en devenir.

– les nouveaux venus en littérature – les pires – publiés à compte d’auteur ou par eux-mêmes, qui regardent d’un œil goguenard ces antiquités écrivassières et jurent de les bouffer tout cru, comme d’autres hier bouffaient du curé. Ceux-là ont le mobile collé à l’oreille et le regard carnassier, n’hésitant pas à se faire photographier avec les stars de la plume présentes sur le salon, avant de refourguer sur leur blog toutes ces images qui, ils le croient, suffiront à les faire passer à la postérité littéraire.

– et les gens comme moi qui se demandent ce qu’ils foutent là et ont dix heures devant eux pour explorer cette chose rampante qu’on nomme l’ennui. De temps à autre, histoire de rompre cette monotonie dépourvue de sens, on sort fumer une clope ou faire pipi en espérant que les toilettes soient propres ou munies d’un minimum de papier.

Il vient toujours un moment où l’on se dit : ce n’est plus possible, je me casse… auquel répond cet autre argument : patiente un peu, on ne sait jamais… Et pour tuer le temps, on finit toujours pareil, à savoir regarder l’autre qui vient vous regarder.

D’abord il y a la place que l’on vous a attribué, en général étant un auteur inconnu au bataillon des organisateurs, – toujours, il faut le souligner,  extrêmement  bienveillants et attentifs aux moindres désirs des participants – elle se situe près de la porte d’entrée qui est aussi celle de la sortie, bref un lieu où l’on ne s’attarde pas. Les meilleures places sont souvent au centre, et là défile une déambulation aléatoire qui se coagule. Ensuite, malheur à celui qui n’a qu’un seul livre à exposer ! Ici aussi, l’austérité est contre-productive, quand non méprisable !

Rares le matin, les visiteurs se font plus nombreux à l’heure de la sieste.  Arrivent ceux qui s’emmerdent et qui viennent là, parce que c’est mieux que de sortir faire pisser le chien. Ceux-là promènent sur vous un œil torve de conquérant, de ces regards qui vous fixent sans vous voir et l’on se dit que celui-là, avec la tronche qu’il a, est tout juste bon à déchiffrer un annuaire ou que celle-ci ne va jamais plus loin que la lecture de Voilà.

Il y a les vieux en résidence non surveillée qui baladent lentement le dodelinement de leurs corps entre les étalages de bouquins et repartent doucement comme ils sont venus, avec la solitude empaquetée dans les yeux. Il y a les auteurs en œuvre ou à l’œuvre qui viennent mesurer, non sans une certaine agressivité, ce qu’ils concoctent à l’aulne de ce qui est déjà publié. Ceux-là veulent savoir l’adresse de votre imprimeur, le coût de l’impression ou la remise consentie aux libraires et vous racontent avec force et détails ce qu’ils écrivent ou encore, ce qu’ils pensent écrire. Mais le pire, ce sont les cas sociaux de la littérature. Ils se plantent devant vous, ne répondent pas à votre bonjour que vous essayez aimable, prennent votre bouquin du bout des doigts, parcourent mollement la quatrième de couverture, répétant parfois le titre à vois basse et finalement plante leurs yeux dans les vôtres et vous demandent d’un ton péremptoire : ça parle de quoi votre livre ?

Et vous, vous cherchez la formule accrocheuse, incisive et si possible la plus courte possible. Mais ils n’en ont rien à foutre. Eux, ce qu’ils veulent, c’est parler, dire ce qu’ils ont à dire sur l’air du temps, sur la crise, sur ce qu’ils lisent, le dernier de chez Ruquier, sur la spiritualité, sur Internet ou même sur les aigreurs politiques… Vous, vous faites un effort, vous sortez de derrière votre table en plastique et de votre étal qui ressemble à celui de n’importe quel marché, qu’on y vende du livre ou du poisson – cela vous semble du pareil au même – avec le sentiment de vous être fourvoyé… Ils palabrent, ils palabrent, cela n’en finit plus… et quand ils terminent en cherchant comment conclure, c’est pour vous dire qu’ils n’achèteront pas votre livre… Ils en ont déjà beaucoup trop à lire ou ils n’ont pas d’argent ou je ne sais quelle autre piteuse excuse…

C’est sûr, si vous étiez passé à la télé, vous n’auriez même pas besoin d’y être à votre table. La queue se formerait d’elle-même et tout le monde attendrait non pas de lire ce que vous avez écrit, mais d’avoir un ouvrage dédicacé…

On a tellement les boules qu’on se jure de remiser sa plume dans le tiroir des oublis volontaires et de ne plus jamais « salonner ». Et puis, s’arrête une personne, une qui souvent ne dit pas grand-chose, attirée on ne sait jamais exactement ni pourquoi ni par quoi, si c’est le titre, la couverture ou ce que vous émettez, malgré la lassitude colérique qui vous étreint. Elle prend la peine de lire quelques pages. On voit son regard qui descend les lignes, avant de se relever vers vous et de vous dire dans un sourire :  C’est vous qui l’avez écrit ? C’est bien écrit… – et de repartir avec votre bouquin sous le bras, comme une promesse d’instants partagés…

© Mélanie Talcott –21/05/ 2017
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