Femme au bord du monde, Catarina Viti

« Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » Ces mots ont beau être de Paul Valéry, leur formulation, que son sens voulu par leur auteur soit du premier ou du dernier degré, appartiennent à ce que j’appelle la littérature narcissique, le parler pour ne rien dire. Car si « cela » n’existe pas, comment être conscient que ce « cela » nous porte secours ? Ils ouvrent néanmoins le récit, plutôt que le roman, Femme au bord du monde, de Catarina Viti, qui justement nous rappelle que derrière le Visible, il y a l’Invisible, que l’on pressent sans jamais le Connaître, sauf peut-être et seulement pour certains d’entre nous, à l’instant où la Vie, puisque la Mort en est son reflet, nous fait basculer dans son éternité. La Mort est toujours présente, en retrait, dans l’attente.

Dans le renouvellement des saisons, ce souffle de la Nature, dont nous a privé notre accoutumance à un urbanisme bétonné, ce souffle immuable qui, faisant fi de nos besoins et de nos prétentions, rythme à chaque instant la Terre, ici le vignoble de Julia, la femme de l’ombre. Au fil de ses mots, Catarina Viti, avec une pudeur qui semble tisser sa nature profonde, nous dit son attachement pour cette terre de vignes et de vins. « En hiver, les vignes ne sont que des formes sombres hérissées de sarments… […]… Le soleil éclairait tendrement la vigne nue qui dévalait la pente du terrain jusqu’au sentier des douaniers... […]… Tout semblait suspendu au souffle de janvier. » L’époque de la taille de la vigne. D’une année à l’autre, on refait les mêmes gestes, le froid pique les corps, les pieds s’embourbent dans le sol humide ou se heurtent à la dureté du gel. On travaille les parcelles souvent seul, dans un silence plein, parfois apaisant, parfois terrifiant, mais toujours nourrissant.

Dans le passé qui habite constamment le présent. Il y a un an, Julia travaillait à la vigne avec son compagnon, Mattéo. Mais ses cendres se mêlent désormais aux racines du Pin Penché. La mort signe-t-elle la disparition de l’être aimé quand tout, le cri d’un oiseau, la transparence de l’air, le bruit monotone d’un sécateur vous rappelle sa présence et vous propulse dans l’Invisible ?

Même s’il arrive que la vie permette de s’habituer à la disparition annoncée de l’autre, de celui qui fait un avec vous, Mattéo que le cancer emporte lentement, et celle qui reste, sa compagne et complice Julia, ce déchirement qui vous laboure le désespoir de son impuissance reste un cheminement solitaire. La douleur ne se partage jamais. Elle l’a vu se désincarner, son regard restant le seul lien le rattachant au monde des vivants. Elle l’a senti de toute sa chair, partir. Et en toute innocence, bien que dévastée par un chagrin sans larmes, elle a reçu ce que d’aucuns, parce qu’ils sont ce qu’ils sont même s’ils l’ignorent, ont le pouvoir de transmettre à la personne qu’ils choisissent, un talent, quelque chose d’indicible qui va les nourrir, les transformer et les faire grandir, à condition toutefois que celle ou celui qui le reçoit l’accepte et l’assume. Question de libre arbitre et choix d’autant plus difficile que le monde des vivants se révèle alors futile et factice. « Un don véritable est toujours une croix. Un authentique voyant, un authentique guérisseur…Combien de gens ont ces dispositions et les refusent. », puisque « nous avons tous une mission. Petite ou grande. Même insignifiante. »

Julia sera désormais une passeuse entre les mondes, non pas comme elle le croit « perdue dans le chaos », mais plutôt faisant partie intégrante du Tout. Sa douleur, bien que vive, se transmute : « Au fond d’elle, il y a le silence, ou une musique très douce. Tout est très doux et calme. Au dehors, le monde est dense, étrange, nouveau. La lumière est plus vive, les couleurs plus intenses, les sons se découpent avec précision…[…]... Faire son deuil ? Cette expression lui semble ridicule. Des émotions ? Oui, bien sûr, elle en a comme tout le monde. Peut-être pas celles que tout le monde croit...[…]… » Mais elle connaît « surtout des moments de joie et d’amour indescriptibles tellement hors des normes qu’elle ne peut rien en dire. » Désormais, comme pour certaines de personnes qui ont vécu une NDE, il y a ce monde et l’autre. Elle est devenue ce que l’on appelle, souvent de manière galvaudée, un être éveillé.

Il lui faut donc apprendre à contrôler ce dialogue qui s’instaure en elle et malgré elle entre le Visible et l’Invisible, et qui se traduit chez Julia par des visions. Elle a besoin de comprendre, d’ancrer cette connaissance dans le rationnel, de se rassurer. Deux personnes, Jacques Laville, praticien de médecine chinoise traditionnelle, et Alberta Rosenthal1 chaman (le terme actuel néo-chamanisme est hilarant, on est chaman ou on ne l’est pas), un livre également, le Boustân2 de Saadi, vont la guider dans sa quête et faire également pénétrer le lecteur dans ces univers parallèles, fort bien documentés par Catarina Viti.

Femme au bord du monde ne relève pas de l’ésotérisme à trois francs six sous ni de l’affabulation entachée de cette pseudo-spiritualité que l’on consomme pourtant si aisément comme un viatique de Bisounours contre notre vacuité. Ce récit, écrit simplement, avec le cœur plus que la tête – du moins me semble-t-il – sensible et intimiste, porte l’empreinte d’une expérience vécue, où s’intriquent les deux aspects complémentaires de ce qui nous anime, la Vie et la Mort. En parler n’est pas tâche aisée. Il faut au narrateur une grande générosité et une belle humilité pour mettre ainsi son âme à nue, ce que Catarina Viti fait avec pudeur et talent. Mais il faut également que le lecteur dépasse ses préjugés et sa logique construits par d’autres croyances, souvent édulcorées et factices, afin de retrouver « toutes ces choses que l’on oublie en grandissant. » et que les enfants font naturellement. Bref, pour que cet autre réel opère, celui auquel justement le poète persan soufi Saadi nous invite : « Tant que tu restes comme un otage dans ta boutique ou ta maison, jamais, ô homme vain, tu ne seras un homme. Pars et parcours le monde avant le jour fatal où tu le quitteras. »

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 18 septembre 2016
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Note
1. – En hommage à Roberta Rivin.(en anglais)
2. – Le Boustân de Saadi : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58024621La Revue de Téhéran


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