Villa des orangers, Régine Ghirardi

La passion, quelle qu’elle soit, protège de l’ennui. Lorsqu’elle a pour objet, conscient ou non, la recherche du vrai, du beau et du juste afin de découvrir une vérité universelle qui nous relie les uns aux autres, ce qui en philosophie s’appelle l’eudémonisme et s’oppose à l’hédonisme, plus égoïste parce qu’individuel, la passion ainsi vécue instille dans les veines plaisir, sensualité, générosité et bienveillance. Mais pour sortir de la routine quotidienne, fusse-t-elle dorée comme celle de Claudia, l’héroîne de ce livre qui tient à la fois de la fiction, de l’autobiographie et du journal intime, il faut au destin savoir donner quelques coups de pouce, de ceux qui éveillent, nous font changer d’octave et grandir.

De Florence à Montalcino, de l’effervescence urbaine d’une ville chargée « d’un extraordinaire passé et d’un héritage d’oeuvres d’art monumental » au val d’Orcia, « le coeur magique de la Toscane », Régine Ghirardi nous invite à cette errance bienfaisante, d’autant plus qu’elle nous fait oublier ces temps pandémiques anxiogènes. Notre guide ? Claudia, une femme polyfacétique tant par son compagnonage avec les œuvres de Cimabue, du Caravage, de Léonard de Vinci, du Titien et autres trésors du Musée des Offices où elle travaille, par ses talents de restauratice qui restitue avec brio « les nuances vertes du manteau de la femme » de la toile Les Époux Arnolfini de Van Eyck que par son amour des couleurs, des parfums, ceux de la nature et ceux de Abderrazzak Benchaâbane, de la musique, de l’alchimie culinaire, des beaux produits, des bons vins et l’art de recevoir ! On la soupçonne trentenaire ! Histoire de robe : «  Sensation délicieuse que de porter un vêtement pour la première fois ! Une sorte de toute puissance pour quelques heures. Alors, on se sentait devenir invincible, audacieuse, sûre de soi, séduisante, avec cette impression que la planète entière était au courant.» avant de la découvrir amante, épouse, mère et mamie. Une hyperactive perfectionniste et impulsive qui veut « tout contrôler et tout anticiper », qui manque aussi de confiance en elle, a peur du conflit et est hantée par la « peur de décevoir », autant de fissures qu’elle planque sous une exubérance, quelquefois surjouée, une hypersensibilité émotionnelle qu’elle évacue dans les larmes, la rumination mentale et introspective, et parfois dans une logorrhée tourbillonnante. Un être cyclonique que son compagnon Marc, professeur et maître de conférences à l’Université de Florence, spécialisé en géopolitique russe et photographe free-lance, de par sa romantique personnalité introvertie, aimant l’ordre et les règles édictées clairement, temporise par la force inépuisable de son amour. Il désamorce par son humour et ses silences dont il joue savamment, les intempéries explosives et les nombreux papillonages, parfois futiles et exaspérants, de Claudia.

En somme, une vie bien rodée, sans souci matériel qui aurait pu se la couler douce jusqu’à la fin, bien qu’elle soit émaillée d’un désir pléthorique et sous-jacent de tout connaître et de tout expérimenter. « J’étais heureuse de mes instants de vie, de « ma petite vie », du bonheur vécu avec Marc, du bonheur d’avoir nos enfants, ma famille, mes amis, d’avoir un travail que j’aimais. D’avoir « grandi », aussi. Et… d’exister, tout simplement.»

« Sa petite vie » sécurisée sera bouleversée par la rencontre d’une autre, celle de Maria-Maddalena, arrière-arrière-petite-fille du peintre anglais préraphéalite, Anthony Frederick Sandys dont elle doit restaurer un portrait de famille, Marie Madeleine. Une histoire d’amitié, de complcité sans limite et de résilience entre une octogénaire, spectatrice désillusionnée de sa propre vie, traumatisée parr un évènement dramatique, et Claudia. Deux univers opposés mais complémentaires que le Dar al Bourtourqual, la maison de l’orange, va réunir dans un même souffle. « Cette sensation que les maisons avaient leur vie propre, guettant secrètement leur maître ou leur maîtresse, prêtes à renaître instantanément au premier volet ouvert. » 

J’ai aimé dans ce roman certaines connivences que je partage avec l’auteur, Régine Ghirardi. Que le nom de Johannes Ittem, « le grand théoricien de la couleur » dont j’ignorais l’existence m’ait renvoyé à Goethe et à son Traité des couleurs ou encore aux ouvrages de Michel Pastoureau. Que le Carré blanc sur fond blanc, peint en 1918 par le peintre russe Kasimir Malévitch, lui file, tout comme à moi, un prurit d’incompréhension et d’arnaque picturale. Que cette phrase : « le blanc était une couleur négative qui assombrissait et enlevait à la couleur toute sa luminosité et sa puissance  » m’est évoqué l’hermétisme de Soulages, autre prurit d’incompréhension pour moi. J’ai aimé cette plongée chromatique dans l’intelligence des couleurs. J’ai aimé les recettes de cuisine du monde qui émaille les confidences du récit. J’ai aimé son amour de la langue et de la culture arabes. La curiosité insatiable de l’auteur pour les choses et les êtres, cette profonde humanité qui, sans plus de poser de questions, la pousse à dédramatiser la mort et à adoucir la fin de sa vieille amie mourante.

J’aime aussi cette promesse que je me suis faite. Toquée de parfums, le prochain que je m’offrirai sera l’une des créations de Abderrazzak Benchaâbane, que je ne connaissais pas. « C’est ainsi que les filles sont faites, non ? » comme l’écrit Régine Ghiraldi 

 La vie, ça ne sert à rien, c’est à vous de vous en servir.». Une phrase sésame pour ouvrir cette Villa des orangers et cette autre pour la fermer :« Elle est belle la vie… pour qui le veut. »

>Bienvenue au Dar al Bourtourqual, la Villa des Orangers.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott –14/04/2021
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Biographie
Régine Ghirardi est bretonne et installée à Trégunc depuis 18 mois. Aujourd’hui à la retraite, elle a notamment travaillé au ministère de la Défense, à Brest. Peintre amateur, passionnée de cuisine du monde, Villa des orangers est son premier roman

Pour en savoir plu

Villa des orangers, Régine Ghirardi,
Éditeur : DH (1 novembre 2020)

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