L’infiltré de la Havane, Nikos Maurice

L’infiltré de la Havane, Nikos Maurice
Collection : Noire / La Différence, 2016

 

« Les livres ne sont pas faits pour être crus, mais pour être soumis à l’examen. Devant un livre, nous ne devons pas nous demander ce qu’il dit mais ce qu’il veut dire. » écrivait Umberto Eco.

Pour certains, rares il est vrai, qui résonnent en nous, nous font grandir et voyager dans ce que l’homme a de plus universel, la tache est facile et magnifique. Mais pour la majorité d’entre eux, qu’est-ce que ce livre m’a apporté est la seule question qui demeure, une fois la dernière page tournée. Le rôle de lecteur se cantonne alors à celui de spectateur. C’est le cas, du moins pour moi, de L’infiltré de la Havane, de Nikos Maurice.

Même si l’auteur semble s’être bien documenté sur les derniers mois de Batista et la montée en puissance de Castro, exposant les dissensions existant entre les différents courants politiques opposés au dictateur, l’ingérence américaine dans le business, le renseignement, avec en filigrane l’avortement et la déstabilisation de la révolution castriste, nous baladant dans l’ambiance futile et insouciante des touristes et de la haute et moyenne bourgeoisie cubaine, de maisons feutrées en d’hôtels de luxe et en casinos, où se croisent prostituées et mafieux (représenté ici par Meyer Lansky), où se négocient tous les trafics, le blanchiment d’argent et les trahisons en tous genres, l’exercice reste très intellectuel. La chronologie est parfaitement respectée, mais il y manque un je ne sais quoi, une sensibilité qui colle à la peau. Cela fait un peu décor en carton pâte, une toile de fond dressée à grands traits obligés pour justement adhérer aux codes convenus de l’Histoire où, me semble-t-il, fait cruellement défaut la majorité du peuple cubain, celui des petites gens, des ouvriers et des employés agricoles ou non dont les conditions de vie étaient alors plus que déplorables. Peut-être aussi que se superposant à ma lecture de ce livre, le film mythique et inoubliable (en noir et blanc), Soy Cuba (1964) de Mikhail Kalatozov, en minorait la découverte ?

Même si l’humour de certains personnages (« Marx est le plus grand détective de l’économie. La valeur d’une marchandise, c’est comme la malédiction des Baskerville : on la croit surnaturelle, extraordinaire, immuable, elle n’est en fait que l’œuvre de l’homme », dit Alfredo Jiménez) ne fait pas défaut à l’intrigue, celle-ci reste néanmoins archétypale. Elle tourne autour de la figure du détective désenchanté, Mortimer Thompson, que sa jeunesse préserve encore du cynisme de son aîné, Larry Kurtz. Thompson est un ex-journaliste emprisonné sous le maccarthysme pour avoir refusé de dénoncer un collègue, Arturo, un exilé cubain communiste. Il est bien entendu fauché, a un penchant pour l’alcool et le sexe. Il a évidemment une partenaire, Cordélia, un physique de rêve et substitut de l’éternelle secrétaire à qui l’on peut tout demander et qui est d’une fiabilité à toute épreuve, avec qui il a eu une aventure amoureuse qui couve toujours comme le feu sous la cendre. Enfin, il s’ennuie à mourir à la Nouvelle-Orléans à filer les couples adultérins. La venue d’Alfredo Jiménez, un cubain ami d’Arturo, inquiet pour son fils Jorge qui milite activement au sein d’un groupe d’opposants au régime de Batista et dont l’ami Guillermo Melcador a disparu, l’embauche pour découvrir si oui ou non, il y a un traitre parmi eux. Il part donc à la Havane jouer les révolutionnaires et finalement se prendra au jeu, leur cause devenant la sienne. Mais très vite, le roman se résume aux affres de la passion qu’éprouve le détective pour une splendide cubaine qui le séduit et se livre sans jamais se donner. Obsession, souffrance indicible de Thompson qui à comprendre enfin, ce que le lecteur a depuis bien des pages deviné, découvrira que l’objet de son désir est follement amoureuse d’une autre femme, Jade. Tout comme, il comprendra bien avant le dénouement que le traître est effectivement l’homme que Thompson soupçonnait. Tout ceci confère au récit une lenteur agaçante.

Autant d’éléments qui, à mon sens, noient ce qui peut-être fut l’idée première de l’auteur, Nikos Maurice, à savoir montrer l’humain, les souffrances et les espoirs d’un peuple qui quittait volontairement et au prix de sa vie une dictature pour entrer à son insu, dans une autre.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 28/02/2016
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Extrait
Avril 1958.
À l’aube de la révolution, Cuba était un canard décapité : le corps se dandinait encore, s’affolait une dernière fois, mais l’animal était mort. Une société nouvelle s’était engouffrée dans les montagnes, sillonnait La Havane, chaque avenue, chaque ruelle, franchissait les sierras les plus denses ; elle attendait aux tables de jeu du Nacional, du Riviera, dévisageait les goinfres et les jugeait sans mot dire, mais du silence enragé résonnait parfois une détonation. Une piqûre de rappel pour que l’ancienne société n’oublie pas cette chose essentielle : elle était déjà morte, en dépit de la frénésie, de l’insolence, des costumes en lin tachés du sang des opposants, en dépit des hôtels millionnaires crachant à la face du peuple l’arrogance de leurs néons. En dépit des rafles du SIM, la police politique de Fulgencio Batista.
«Voici l’homme qu’il vous faut» proclamait sa campagne électorale de 1952. Et il suffisait de tendre l’oreille pour entendre la voix de Meyer Lansky lancer à ses associés : «Voici le maquereau qu’il nous faut.»
Car Batista n’était que le fourbe utile et charismatique du «Syndicat». En cela, il commettait la pire des trahisons, de celles qui ne peuvent se régler dans la propreté des institutions : il ne se contentait pas d’exploiter son peuple, il le prostituait au profit d’intérêts étrangers, livrant ses frères aux appétits cannibales des capitalistes américains. Curieux et argentés, ceux-ci essayaient la chair havanaise comme on teste le goût d’un animal exotique. Le seul privilège des Cubains était de servir le festin. Souvent leurs propres soeurs. Telle était la grande oeuvre de Meyer Lansky, le vieil ami de Lucky Luciano et Bugsy Siegel.
L’avenir du peuple s’était décidé dans le faste et la fumée d’une suite de l’Hôtel Nacional, en décembre 1946. Il y avait là les seigneurs de tous les grands fiefs des États-Unis, de New York à Miami, du New Jersey à La Nouvelle-Orléans. Personne ne manquait à l’appel. Pas même Luciano, de retour de son exil sicilien. Quelques réunions leur avaient suffi pour se partager le pays. On avait tiré les rideaux, posté des hommes à la porte, condamné l’étage ; on avait déshabillé la Perle des Antilles, profitant de son sommeil. On avait rétabli le droit de cuissage.
Ce qui suit est le récit de ma dernière enquête. Celle qui a changé ma vie, celle aussi dont je suis le moins fier. En temps normal, un détective de La Nouvelle-Orléans, terré dans son bureau étroit, sans la moindre affaire en vue, sans même une secrétaire, avec pour seule consolation une ardoise affolante dans la plupart des bars de Bourbon Street, n’aurait jamais dû accepter une mission pareille. Mais je m’ennuyais trop pour être raisonnable, et je me suis embarqué dans la révolution comme on saute dans un train de marchandises. Ce que je laissais derrière moi consistait en 30 m2 de murs jaunis et humides, ainsi qu’une plaque sur la porte avec mon nom mal orthographié :
KURTZ & THOMSON

Enquêteurs privés

 

Biographie de Nikos Maurice
Né en 1983 à Paris, Nikos Maurice a passé son enfance à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne. Il a fait des études de cinéma à Censier. Il est scénariste, comédien et romancier.

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