Alea Jacta Est…

Sans le latin, sans le latin la messe nous emmerde, chantait Brassens. Il faut croire que la langue des Dieux devait se prendre les mots dans le bénitier, avant que de finir récemment en eau lustrale dans nos ministères. On n’en veut plus. Renvoyée ad patres sans De profundis. Et me voilà, avec – convertis stricto sensu en vade-mecum (objet portatil) – le Gaffiot sur les bras et le Bailly pour me faire valser les jours en heures creuses. Je fus magister, dit-on. Veni, Vidi, Vixi…Je suis né, j’ai vu, j’ai vécu… Me voilà hic et nuncAlléluia ! – désormais comme on le disait autrefois en latin, privé de tripalium. Force à moi donc de caumare (être en repos, d’où être au chômage) pro tempore ou ad vitam aeternam, selon ce que je déciderais in petto. Alors ce matin, après avoir consulté mon agenda, je suis allé m’inscrire en Intérim. J’y ai déposé mon curriculum vitae. Un cursus de vulgum pecus. Pas de titres honoris causa, mais le satisfecit d’avoir grosso modo accompli le minimum pour que le factotum de Pôle emploi ne me retire pas manu militari l’imprimatur de mes droits sociaux de senior jeté à la retraite, faisant disparaître ipso facto, le nihil obstat qui a accompagné toutes ces années où j’ai enseigné le latin et le grec quasiment gratis pro Deo. Devenue persona non grata pour cause de langue morte, Dura Lex sed Lex, j’opposai in extremis au prorata de mon indignation et avec distinguo mon veto à ce funérarium linguistique. Hélas ! J’eus beau réciter ad libitum des pater noster, y ajouter trois Ave, six credo, chanter des Te Deum et faire mon mea culpa, le processus n’étant pas engagé vers le consensus, Madame ma Ministre dont le modus vivendi ne s’accorde guère avec la vox populi, m’a opposé un non possumus cinglant. Son alter ego, un olibrius minus adepte du Divide ut regnes, la condition sine qua non d’un pouvoir qu’il rêve Nec plus ultra – Vanitas Vanitatum – opta pour le statu quo plutôt que le referendum. Et tout en multipliant les Vade retro Satanas via le forum des medias, il appuya sa consœur d’un vitupérant Volens Nolens, méprisant mordicus tous mes desiderata. Un quidam, qui passait par là, récupéra in fine mes prospectus. Ita est et Manus Dei, murmura-t-il. Entre l’alpha et l’Omega, s’écrira toujours Veni, Vidi, Vicci. Et je pensais que dans des pays que l’on n’ose plus nommer, d’autres pour qui Dominus Vobiscum ne se décline pas en latin, détruisaient également au nom du progrès, des œuvres qu’ils jugent, eux aussi, iconoclastes.

 

Nous tenons, du latin, la rectitude, la rigueur, la concision, les qualités synthétiques; du grec, la pénétration, la complexité, l’analyse, la nuance. Nous sommes redevables à l’un et à l’autre. Aveugler l’une ou l’autre source pour les générations à venir, est une imbécilité criminelle.
Tout cela en vue de l’école unique, qui sera la primarisation globale de l’enseignement, la barbarie mentale en bâton. Tout cela en vertu d’un scientisme imbécile, qui s’imagine que la science peut se passer de la connaissance. Tout cela enfin parce que la culture intellectuelle est le fait d’une élite, au même titre que la culture spirituelle, et parce que la démocratie ne veut d’aucune élite, ni intellectuelle, ni spirituelle, ni d’aucune supériorité susceptible de créer une autorité.
(Léon Daudet, Les Humanités et la culture, Éditions du Capitole, 1931)

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 29 Mai 2015
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