Cendrillon du trottoir, Bianca Bastiani

« Parce que tu crois que pute, c’est un job agréable ? », nous interpelle crûment Bianca Bastiani, dans son autobiographie, Cendrillon du trottoir.

Une autobiographie si douloureuse que l’auteure a fait le choix narratif, conscient ou non, d’égrener avec la froideur clinique d’un rapport d’autopsie, cet enchaînement factuel d’événements, de situations et de décisions auquel elle n’a pu échapper, d’abord par consentement, puis par soumission et enfin par abandon d’elle-même, et qui la hante encore. Le dire, l’écrire, sans chercher le littéraire, juste pour dédiaboliser ce passé. Dévider l’écheveau de ce cauchemar pour retrouver le fil ténu de la confiance en soi. Un difficile travail d’introspection auquel se livre Bianca Bastiani, par le truchement de son double imaginaire, Cendrine. Difficile parce que se coltiner, quotidiennement et pendant quinze ans, par le jeu brutal d’une sexualité merchandisée où la jouissance relève de la barbarie avec l’obscurité de l’être humain, et en conséquence la sienne en propre, puis remettre sur l’ouvrage, à travers les mots, son interminable calvaire, demande du courage, d’autant plus que cet exercice devenant public, il prend le risque du tribunal de l’opinion.

L’amour vaut tout les risques que l’on prend pour lui, dit-on. Est-ce bien certain ? Car, s’il est rarement fou, il signe fréquemment au contraire l’accouplement de deux misères, de deux mensonges ou pire encore, comme ce fut le cas pour Bianca Bastiani vs Cendrine, celui du mirage d’une toute jeune fille, timide, introvertie, élevée par des parents « qui l’ont eu sur le tard », et d’un individu en trompe-l’oeil. Surprotégée par une éducation catholique, ses dix-sept ans croyaient au prince charmant et rêvaient de liberté. Il a suffi, banalité éprouvée, qu’un illusionniste de haut vol, mais au petit pied, un type de quelques années son aîné, méprisable, lâche, cruel et pervers, lui sorte le grand jeu de la séduction du « bad boy », grand seigneur attentionné et dépensier, pour que son innocence soit violemment dépucelée et bascule dans l’engrenage infernal orchestré par celui qui allait devenir son tortionnaire, son maton, son mari, Lionel, et le père de son enfant, Lucas. Proxénète, voyeur et racketteur qui biberonna son fric au sexe de sa compagne, pygmalion de basse-cour qui la transformera en star du porno hard sado-maso, ce maffieux du trottoir se qualifiera lui-même de « plus grand producteur » de films pornos.

De la dépendance amoureuse à celle du cannabis pour supporter l’insupportable, les coups de poings et de cravache, les insultes, les punitions et les humiliations de son compagnon, le chantage au sujet de leur fils Lucas – « Tu n’auras pas Lucas ! Jamais ! Tu m’entends, jamais ! Lucas est mon fils !»  -, les corps monnayés de ses clients occasionnels, leurs coups de boutoir, leurs odeurs et leurs fantasmes, les tortures sado-maso d’excités du bulbe, Bianca vs Cendrine se réduit peu à peu à une somme d’automatismes en mode survie. Morte debout. « Je décidai donc d’être ce que l’on fait d’extrême en matière de vice et de dépravation. Ce serait ma façon de me détruire, de m’anéantir. Le vice deviendrait ma religion ! ». Tentatives réitérées de suicide. Son bourreau, qu’elle appelle son Maître, la contrôle ad nauseam. Jusqu’à l’enchaîner. Quant aux soi-disants copains – hommes et femmes – du couple, ils ferment les yeux ou collaborent. Solitude née de l’indigence des sentiments. Et la peur qui vous tord les tripes et vous vide de vous-même.

Un récit qui ne manquera pas chez certains lecteurs de nourrir un voyeurisme planqué malsain et les fera fantasmer sec sur ces séances pures et dures de sado-masochisme où s’épuise tout un arsenal de tortures pornographiques. J’imagine facilement des bons pères de famille, nantis ou fauchés, cultivés ou ignares, lisant ce livre, boostés par une curiosité malsaine suscité par l’intitulé : « l’enfer du sado-masochisme ». Ces mêmes hommes en mal de ces gâteries sexuelles que leur compagne leur refuse, qui paient des Cendrine pour assouvir leurs envies de cul, qui foutent une torgnole à leur fille lorsqu’elle porte une jupe trop courte et n’hésitent pas à enfourcher des mômes ou des adolescentes, je les vois reposer l’ouvrage en murmurant : « Quelle salope ! Ah si Cendrine avait été ma fille, jamais ça ne se serait passé comme ça ! » Sans oublier la réaction pincée et sans appel de ces esprits étroits qui légitiment leurs frustrations par un très personnel code moral de pharisiens « qui aimeraient bien mais qui n’osent pas. »

Un récit bienheureusement dans lequel celles et ceux qui ont subi des sévices similaires, peuvent se reconnaître et trouver un réconfort, peut-être du courage et certainement un apaisement. Chez d’autres, il catalysera une empathie réactive, souvent empâtée de pitié soi-disant bienveillante, d’autant plus facile dès lors que les coulisses de la réalité laissent à peine deviner la dureté de ses marges.

« C’est fou comme le sexe est fédérateur ! », ironise à juste titre Cendrine. Une réalité aussi vieille que l’humanité ! Car là où l’homme va, le foutre va. Et là où le foutre se déplace, l’homme se déplace. Partout, à toutes les époques et dans tous les milieux, le commerce de la chair masculine et féminine, pubère et impubère, a toujours participé à la fortune des Etats et à ses caisses noires, engraissé les maffieux et l’Eglise, et en se foutant comme de l’an quarante des classes sociales, a fait et fait toujours le bonheur dérisoire et éphèmère d’un enchevêtrement de corps au prix du malheur pérenne de bien des enfants, de jeunes filles, de jeunes garçons, de femmes et d’hommes.

Un récit dont la thématique est donc propice à toutes les ambiguités interprétatives, mais qui honnêtement, ne peut laisser personne, indifférent. Car au-delà de la vie tragique de Cendrine, il nous interroge à la fois sur notre capacité, souvent insoupçonnée, de renoncer à nous-mêmes pour de multiples fausses raisons jusqu’à nous dissocier, devenant acteur et spectateur dichotomiques de ce qui nous broie et nous nie, nous rendant inaudible au monde. Un état de fait maintes fois expérimenté et passé vite fait bien fait aux oubliettes du non avenu, dans bien des circonstances individuelles ou collectives – comme actuellement avec la Covid 19 – et qui nous fait glisser lentement du statut de victimes à celui de collaborateurs, plus ou moins consentants. La faute, qu’elle qu’en soit la déraison, ne se doit jamais et uniquement à l’autre.

Cela explique peut-être la narration distanciée voulue par l’auteur qui raconte la vie de Cendrine comme une suite de faits, en escamotant les causes au profit des conséquences. Ces questions que l’on se pose… Comment les proches et les parents de Cendrine n’ont pas réagi, ou si peu, à la détresse muette de la jeune femme, ne serait-ce que dans l’expression de sa déchéance physique ? Comment Lucas, devenu adolescent, ne s’est rendu compte de rien ? Pas le moindre soupçon ? Personne ? Un silence effarant qui laisse perplexe.

« Quand je mesure le chemin parcouru, je pense finalement être devenue quelqu’un de bien. » conclut l’auteur. Bianca Bastiani s’en est sortie. Mais à quel prix ?

La réponse se fait discrète. Elle se glisse dans les textes de chansons qui ouvrent chaque chapitre, mais aussi et surtout dans « les poèmes-chansons de Cendrillon ».

« Chaque musicien a, au fond du coeur,
La profonde cassure qui le transcende.
Poignant, le chant éclos des cendres du malheur
Susurrent les sirènes des légendes. »

Chaque être humain aussi, Madame. Mais est-ce une raison pour tout accepter ?

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott – 22/05/2021.
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Présentation de l’auteur
Je suis une femme au parcours hors-norme et atypique. Autodidacte, l’écriture constitue ma passion, ma thérapie, mon exutoire et ma catharsis. Je m’intéresse à l’art sous toutes ses formes, dotée d’une forte attirance pour la musique. Dans une autre vie, j’ai été simultanément femme battue, prostituée et star de la pornographie sadomasochiste.

Cendrillon du trottoir, Bianca Bastiani
collection Magnitudes
JDH éditions

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