Icônes, Dominique Lebel

Les icônes de Carment L sont toutes des cabossées de la vie. Vieilles, jeunes ou figées par le botox du temps, elles sont toutes également un peu garces, souvent distraites, quand non indifférentes, peu aimantes, narcissiques et égoïstes. Elles ne donnent pas la vie, malgré les fantasmes amoureux ou maternels qu’elles suscitent et traînent dans leur sillage, mais si la prennent. Du bout des doigts, du bout des lèvres, du bout du cœur. Des drôles de dames qui se baladent de vie en vie, de rêves en rêves, de nostalgie en mélancolie, au bras de Carmen L, une autre icône derrière laquelle se profile la plume tendrement acide de Dominique Lebel. Un jeu de miroir où la première permet à la seconde une liberté de parole qui se dérobe de plus en plus dans ce qu’il est convenu d’appeler, en cette ère fâcheusement numérisée et ouverte à tous les discours moralisateurs assénés au nom de vertus autoproclamées, la « vraie vie ».

Que sait-on de cette Anne Gwynne dont l’effigie aimantée orne un frigidaire ? Que nous évoque-t-elle, sinon les pin-up des années sixties qui relookaient de leurs formes pulpeuses, dents blanches et lèvres écarlates, les voitures pour des hommes qui ambitionnaient de plus vastes horizons et l’électroménager pour les femmes au foyer qui, elles, rêvaient d’évasion. Que sait-on de cette Xenia Grigorievna, cette aristocrate qui après la mort de son époux volage, brillant colonel de la Garde impériale de Saint-Pétersbourg, a senti « le monde se déchirer » et a tout abandonné, jusqu’à oublier son nom pour devenir la Folle en Christ, tant vénérée dans la Sainte Russie qu’elle fut canonisée ? Que sait-on d’Esma, cette vieille femme quelque peu excentrique et excentrée, « une vieille passionaria qu’on accueille avec des banderoles, parce qu’elle s’occupe encore de la misère des autres », sinon qu’elle fut une poseuse de bombes au temps de la guerre d’indépendance de l’Algérie, du moins le suppose-t-on ? Rien ou si peu.

Que sait-on de cette Madone qui ouvre cet étrange défilé mémoriel où bien des codes, propres à chacun, viennent s’inscrire. On la suit dans un dédale de rues que l’on imagine écrasées par le soleil, malodorantes et où piaillent des mômes insouciants. Cette Madone au corps lourd, aux fesses énormes qui contrastent avec la finesse des attaches, son port de Piéta en évoque une autre, cette jeune Afghane dont les yeux verts flambant de colère et d’une douleur muette ont fait le tour du monde. Libre alors d’inventer une autre histoire entre le photographe qui l’avait obligée à enlever son voile pour figer son propre mensonge médiatique et l’adolescente, pleine de colère. Deux vies phagocytées par la même image. Une relation d’amour et de haine. Et voilà la Madone au chevet de son bourreau, devenu obèse et impuissant, pour recueillir son dernier souffle.

Certes les icônes construisent notre mémoire visuelle et collective. Mais bien que l’on ignore souvent quelle fut leur vie, on se contente souvent de leur récit tissé par des fantasmagories populaires. Là où la démarche devient intéressante, est lorsque l’on s’amuse à fracturer leur mythe pour l’inventer dans une réalité imaginaire. C’est à ce jeu de donnant donnant que se livrent l’auteur et son icône espagnole, Carmen, nous dévoilant ainsi une part d’elles-mêmes, tout en mettant en scène des femmes ordinaires dans un autre espace spatio-temporel, où elles revivent par le regard de l’autre : un peintre indolent et autiste, une femme dont le mari est « tombé comme une quille » dans une guerre lointaine et contemporaine ou encore une jeune fille à l’aube de sa mort. Et chacune de se venger à sa manière de la cruauté d’une vie qu’elles ont choisi ou subi.

Avec en contrechamp, un style d’une douceur indifférente, presque clinique. Des mots d’une frivolité crispante pour mieux aller à l’essentiel. Une sensibilité pointilliste pour mieux occulter peut-être, dans le cœur de Carmen, une nostalgie à la fois sombre et lumineuse.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott –18/12/2020
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Extrait : nouvelle Le bouquet
— Un jour, mon mari a disparu, plouf, plus personne. Plus de rasoir dans la salle de bains, plus de brosse à dents électrique, rien. Juste son odeur sur l’oreiller et une chemise dans un placard, c’était peu de chose. Des reliques. J’ai enfoui ma tête dans l’oreiller, j’ai reniflé la chemise, ça ne l’a pas fait revenir. Gardez bien votre chéri et surveillez-le, les hommes ont vite fait de s’envoler par la fenêtre. Fermez les portes, tirez les volets, faites attention.
— J’étais à ce moment-là dans la nécessité de tuer, essayez de comprendre, même si c’est difficile. Mon mari lui, l’a fait. Ou alors condamnez-moi si vous le voulez, vous n’êtes pas à ma place. Qui est à ma place ?
— Les innocents ? Des femmes, des enfants, des représentants de commerce, un employé de mairie, un épicier dans sa chemise en nylon du Dimanche, deux soldats en permission… tant pis pour eux s’ils se trouvaient là. La loterie de la guerre, voyez-vous, une table sur une terrasse, une glace au citron dans une coupe parce qu’il fait chaud, que c’est un régal et hop, votre vie s’en va, vous n’y pouvez rien. Mais reprenez de ces pâtes, elles sont délicieuses et elles vont refroidir. Chez moi on en mange rarement, c’est dommage. »

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