À l’autre bout de la laisse, Laure Lapègue

Polar ? Roman ? Ni l’un, ni l’autre. A l’autre bout de la laisse de Laure Lapègue est une métaphore. Quand on supporte sa vie, quand elle n’est plus qu’une routine aussi mortifère qu’ennuyeuse, quand l’amour est inscrit aux abonnés absents, bref qu’elle ne ressemble plus à rien, sinon à une défroque dont on aimerait se débarrasser sans pour autant avoir l’initiative de se désaper tant on est usé jusqu’à la nausée de soi et de tous les autres, fatigué de tout et de rien, que fait-on ? Certains, bien peu, envoient tout promener et se mettent en marche, vivent leurs rêves que le quotidien avait flanqué dans un placard solidement cadenassé. D’autres, la plupart, avancent à la va que je te pousse jusqu’à ce que l’inommable les acculent, victimes et bourreux d’eux-mêmes, à une amnésie consentie.

Antoine, un type incolore, inodore et sans saveur – professeur de philosophie en mal de reconnaissance et d’inspiration – stressant de lâcheté molle, lui, va promener son chien Jack, un berger australien, que sa femme Béatrice, vétérinaire, sporadiquement en mal d’enfants, vient de lui offrir, pour ses cinquante ans. Une thérapie contre sa lente et pérenne désociabilisation misanthropique.

A l’autre bout de la laisse, Laure Lapègue nous invite dans une métaphore, où le chien Jack est le maître et le guide de l’homme, d’autant plus que ce dernier déteste le genre canin. Bizarrement, Jack m’a fait penser à Diogène, surnommé « le chien ». Un animal éloquent qui se définit ainsi de son vivant : « Je suis en effet un chien, mais je fais partie des chiens de race, de ceux qui veillent sur leurs amis. »

Jour après nuit, tous deux s’enfoncent dans la forêt communale qui jouxte le lotissement sécurisé où le couple écume leur ennui commun et individuel. Dans la forêt, que l’ultra urbanisé Antoine, déconnecté de la Nature comme il l’est de la sienne, appréhende comme si c’était la jungle, sursautant de trouille au moindre frémissement, découvre, quelque peu ahuri, « le concept de la balade en laisse en forêt… ».

Cette forêt symbolise le labyrinthe où il doit se perdre pour y renaître. Changer de peau contre une autre moins fripée. Un espace de liberté, quelque peu fantasmé. Il y apprivoise peu à peu ses peurs primaires, certes adoucies par la civilisation consumériste du vingt et unième siècle où l’on n’a plus à chercher l’eau, ni de quoi se nourrir , et redécouvre des sensations aussi basiques que la faim, le froid, l’humidité ou le plaisir de contempler un ciel étoilé. Deux autres personnages, Angèle et Léon, ainsi que leurs chiens respectifs, Kaki et Viktor, les animaux étant pathétiquement pour tous les trois vecteurs de relation sociale contemporaine, de celle où l’on ne s’implique pas, mais où l’on sert de l’autre, en l’occurence d’Antoine, lui servent de fil d’Ariane. La jeune femme avenante et l’homme taiseux lui fixe d’emblée la règle de leur apparente errance partagée  dès lors qu’ils pénètrent dans la forêt : « On ne se dit rien de nos vies en dehors du bois. » De fait, dedans comme dehors, ils se gardent bien d’en dire trop. Juste le nécessaire. Quand ils le jugeront à leur hauteur, ils le conduiront auprès d’Armel, un tout jeune homme qui vit sa solitude tourmentée, au beau milieu d’une clairière, dans sa caravane, avec un chien loup, Prince.

Nous voilà propulsés dans la caverne mythique de Platon, sauf qu’elle est en mode inversé. L’ignorant, Antoine, est dehors, prisonnier d’un monde qu’il croit être le vrai, formaté jusqu’à la moelle, ayant accès à une connaissance biaisée et illusoire qu’il prend pour la réalité. Bref, un faux philosophe. Sans être sage, Armel, être fantasque et cultivé, possède de par l’enrichissement personnel que lui procure sa souffrance et une solitude qu’il a choisi, une connaissance plus subtile du monde réel. « Tu es bien terre à terre pour un philosophe ! fait-il observer à Antoine. Ne penses-tu pas que ce que tu crois être réel n’est que ce que l’on te montre dudoigt ? Tu es comme le client du supermarché qui ne voit que les promotions et qui croit que les produits qui y figurent sont les seules bonnes affaires, seulement parce que c’est écrit en gros. Ne sais-tu pas que ta réalité n’est que la partie éclairée du monde ? Que cette vérité, que tu appelles réalité, est une notion relative, résultant d’un conditionnement ?… […]… Sous prétexte que tu suis la lumière, tu crois avancer dans la bonne direction. Mais comment peux-tu prétendre voir la réalité alors que tu ne vois pas ce qui se cache dans l’ombre, juste à côté de toi ? » Ce qui ne l’empêchera pas avec la complicité de Léon et d’Angèle de gruger Antoine.

La métaphore finit là où le polar commence. Via les réflexions d’Armel dont Antoine dépouille le jeune homme pour écrire son bouquin Le petit Prince des temps modernes, l’intrigue qui se noue autour du jeune homme, déroule tous les maux de notre époque : l’ivresse éphèmère du succès et son hypocrisie, le besoin d’être aimé à n’importe quel prix de l’autre plutôt que de soi et qui conduit au « c’est pas grave » de la trahison anodine, la suspicion envers l’étranger (dans ce cas, les gitans), l’ostracisme social que subissent ceux qui ne rentrent pas dans le moule du politiquement et intellectuellement correct. « Je crois que le seul choix qui est offert à celui qui ne peut pas rire de tout avec la foule est de s’isoler. ... […]… .Pourquoi devrais-je être obligé de rallier un camp ? En vivant ici je ne rejette pas l’aide des autres, je montre une réalité, la même que celle que vivent tous ceux que le système ne comptabilise plus. », fait dire Antoine à son petit Prince.

Finalement, A l’autre bout de la laisse nous conduit à un Happy End. Laure Lapègue est ainsi, une incorrigible optimisme quant à la nature humaine. Ce que je respecte mais ne partage pas. Suffit-il de changer de décor pour changer de nature ? Un être peut-il effacer aussi facilement d’un revers de main la somme de toutes les médiocrités, mesquineries, mensonges et trahisons avec lesquelles il a emmuré sa vie, des années durant ? Je ne le crois pas.

Comme le dit Shakespeare : « L’habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, ce démon familier, est un ange en ceci que, pour la pratique des belles et bonnes actions, elle nous donne aussi un froc, une livrée facile à mettre.

 

Quatrième de couverture
La forêt. Le domaine des promeneurs de chiens. Un vase clos où maître et animal se côtoient d’égal à égal. C’est dans cet univers aux codes étranges qu’Antoine, prof de philo misanthrope et phobique des chiens, plonge un soir d’automne, autant par hasard que par obligation. Une expérience désagréable qui va rapidement prendre l’allure d’un phantasme, avant de virer au cauchemar…
L’action est-elle le seul moyen de voir au-delà des apparences ? C’est en faisant face à ses contradictions et à ses peurs les plus intimes qu’Antoine devra répondre à cette question philosophique.

A l’autre bout de la laisse, Laure Lapègue
Autoédition _ 2021
format epub.

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