Vacheries d’écrivains

Les écrivains dits célèbres et donc jouant la référence passée ou présente,  émettent des telles critiques assassines les uns sur les autres, que l’on se demande pourquoi ils font partie du panthéon de notre littérature… Comme le disait Henry Maret, (1838-1917) dont personne ne se souvient, rien n’est plus bête qu’un critique, si ce n’est parfois un auteur...

Angot, Christine vu par Pierre Jourde
Angot, c’est du vrac, du tas. Du tas de quoi? On ne sait pas trop, conversations téléphoniques sans fin et sans sujet, détails dépourvus de sens, confidences sexuelles, etc. C’est un peu l’esthétique du « Loft ». Et ça obtient le prix France Culture (il y a quelques années), ce qui en dit long sur la haine de certains intellectuels envers l’esprit…

André Breton vu par Bataille
Je n’ai pas grand-chose à dire sur la personne d’André Breton que je ne connais guère. Je ne m’intéressais pas à ses rapports de police. Je regrette seulement qu’il ait si longtemps encombré le pavé avec ses idioties abrutissantes. Que la religion crève avec cette vieille vessie religieuse. Cela vaudrait la peine, cependant, de conserver le souvenir de ce gros abcès de phraséologie cléricale, ne serait-ce que pour dégoûter les jeunes gens de se châtrer dans des rêves.- Georges Bataille. Oeuvres complètes.

Camus vu par Léautaud
(…) J’entends parler quelquefois aux déjeuners Malakoff d’un nommé Albert Camus. Un des rédacteurs principaux du journal Combat. Un homme de valeur dans les nouveaux venus. Un politique, un écrivain, un théoricien, un esthéticien de marque. Ainsi entends-je. Dans ce numéro, un Henri Hell, que j’ai vu deux ou trois fois aux dits déjeuners, rend compte d’un ouvrage de lui : Lettres à un ami allemand. Il n’en est pas satisfait. On pouvait encore attendre, dit-il, de l’homme qui a écrit : « Ce monde a du moins la vérité de l’homme et notre tâche est de lui donner ses raisons contre le destin lui-même ». Que ce Henri Hell a de la chance de comprendre ce que cela veut dire ! – (…) Comme nous parlons de la façon dont on écrit chez les nouveaux venus et que je lui cite Albert Camus, il me dit qu’il a vingt-neuf ans et qu’il est professeur de philosophie. Son charabia prétentieux ne m’étonne plus. (…) – Décembre 1945, Journal littéraire, tome 3.

ou par Sartre
Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des vérités entières … Il se peut que vous ayez été pauvre, mais vous ne l’êtes plus. Vous êtes un bourgeois comme Jeanson et comme moi … Votre morale s’est d’abord changée en moralisme, aujourd’hui elle n’est plus que littérature, demain elle sera peut-être immoralité.

Céline vu par René Vincent
Le processus créateur de M. L.-F. Céline s’apparente assez à celui d’une indigestion : c’est tout d’abord une ingurgitation énorme, sans mesure, lourde d’épices et qui lève le cœur ; son talent ne trouve sa forme parfaite que dans l’expectoration. Tout ce que ce langage comporte de mots orduriers, toutes les images obscènes que peut concevoir l’esprit, s’y mêlent dans le liquide débordant d’une scatologie ignoble et visqueuse. – Les aveux du juif Céline, In Combat, mars 1938.

Ou par Julien Gracq
Céline, c’est souvent moins une débâcle de la langue qui s’écrit, qu’un accident du tout-à-l’égoût.

Chateaubriand vu par Stendhal
Le meilleur des prosateurs français a pour lui l’avantage (si c’en est un) d’être l’hypocrite le plus consommé de France. Le vicomte de Chateaubriand n’écrit probablement pas, au cours d’une année, une seule phrase exempte de fausseté soit dans le raisonnement, soit dans le sentiment; à tel point qu’en le lisant, vous êtes sans cesse tenté de vous écrier: « Juste ciel! que tout cela est faux! mais que c’est bien écrit! »
Ou encore : Je n’ai jamais trouvé rien de si puant d’égotisme, d’égoïsme, de plate d’affectation…[…]que le début du deuxièmes volume de l’itinéraire à Jérusalem, que j’ai ouvert ce matin pour avoir une idée du talent de Monsieur de Chateaubriand… – Stendhal. Journal. Oeuvres intimes.

Claudel vu par Cocteau
Bête comme le gros œil de Junon. Œil de plâtre. Œil de vache. C’est le bébé Cadum. Il avance avec un rond de paille sur la tête, dans un « parc à roulettes ». Il fait la grimace des enfants sur le pot et qui poussent.Jean Cocteau. Journal. – A propos du Soulier de Satin et de Paul Claudel.

Joseph Conrad vu par Vladimir Nabokov
Je ne supporte pas le style boutique de souvenirs de Conrad, les bateaux en bouteille et les colliers de coquillage de ses clichés romantiques.

Dumas vu par Zola
Ce n’est ni un penseur ni un écrivain original. Il a un style absolument factice, manquant de véritable haleine, empruntant une fausse chaleur à tout un système de phrases exclamatives. On lui a fait dans la littérature contemporaine une place mensongère, où il ne se tient que par le gonflement de toute sa personne, il en descendra vite, et, sur la dalle de dissection, il ne restera qu’un cas curieux de don Quichotte bourgeois, hardi, jusqu’à transpercer les moulins à vent, et persuadé des grâces de sa gloire jusqu’à faire prendre cette dame pour la plus belle princesse du monde. – Livres d’aujourd’hui et de demain. Œuvres critiques.

Flaubert vu par Montherlant
Ni esprit, ni nouveauté de pensée, ni coups de sonde imprévus et profonds dans le coeur humain, ni trouvailles d’expression, ni race, ni drôlerie : Flaubert manque de génie à un point qui n’est pas croyable. C’est un boeuf de labour avec un carnet de notes. Mais si ! n’importe qui, sachant ou flairant ce qu’est un grand écrivain, aurait vu de soi-même que Flaubert n’en est pas un. Et Flaubert est un bon chien pataud qui ne s’irrite pas des mistoufles que lui fait un marmouset comme moi. – Henry de Montherlant. Préface à Madame Bovary.

Ou par Paul Léautaud
Il faut le reconnaître : Flaubert était un véritable ébéniste littéraire qui astiquait partout pour que ça brille. Résultat : médiocrité, ennui.

Houellebecq vu par Marc-Edouard Nabe
Houellebecq lui-même me l’avait bien expliqué :
– Si tu veux avoir des lecteurs, mets-toi à leur niveau! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux que lui. C’est le secret, Marc-Édouard. Toi, tu veux trop soulever le lecteur de terre, l’emporter dans les cieux de ton fol amour de la vie et des hommes!… Ça le complexe, ça l’humilie, et donc il te néglige, il te rejette, puis il finit par te mépriser et te haïr…
Michel avait raison. Un best-seller a toujours raison.
Roman à thèse + écriture plate + athéisme revendiqué + critique de son temps (mais pas trop) + culture rock-pop + défense du capitalisme + attaque des Arabes = succès garanti…

Hugo vu par Claudel
Hugo est un grand poète, si on peut l’être sans intelligence, ni goût, ni sensibilité, ni ordre, ni cette forme la plus haute de l’imagination que j’appelle l’imagination de la proportion. Simplement une énorme capacité gazeuse résultant de la possession de beaucoup de mots. Imbécillité de ses petites histoires. – Claudel. Journal.

La Fontaine vu par Valéry
Je ne puis souffrir le ton  rustique et faux [des contes de La Fontaine], les vers d’une facilité répugnante, leur bassesse générale, et tout l’ennui que respire un libertinage si contraire à la volupté et si mortel à la poésie.

et par Lamartine
On me faisait bien apprendre par cœur quelques fables de La Fontaine, mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie, ni dans l’oreille ni sur la page, me rebutaient.

André Malraux vu par Céline
Je vois que Malraux est ministre. C’est un méchant bougre. Avec un petit talent journalistique d’ailleurs assez cafouilleux et gauche il a fait les Conquérants qui étaient bien réussis – depuis peau de lapin – que des ratés – mais quelle presse et quel cabotinage – et quel impérieux pitre ! en colonel, en explorateur, en Penseur – maintenant en ministre! Ajalbert l’a vu dans un autre personnage, en voleur avec menottes entre deux gendarmes à Saïgon […] C’est un mythomane bluffeur féroce – envieux au délire […] un petit fifre littéraire qui joue les orchestres – les Pascals, les Bakounine…

Prévert vu par Michel Houellebecq
L’intelligence n’aide en rien à écrire de bons poèmes ; elle peut cependant éviter d’en écrire de mauvais. Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps ; aujourd’hui sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire ; c’est-à-dire, fondamentalement, un imbécile.

Proust vu par Cocteau
Dire qu’un asthmatique comme Proust veut élaborer une œuvre de longue haleine!

ou par Céline
Proust explique beaucoup pour mon goût – 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave c’est trop…

Sartre vu par Céline
Ah! le damné pourri croupion! (…) Qu’ose-t-il écrire? Holà! Voilà donc ce qu’écrivait ce petit bousier quand j’étais en prison en plein péril qu’on me pende. Satané petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesses pour me salir au-dehors? (…) Je le vois en photo… ces gros yeux… ce crochet… cette ventouse baveuse… (…) Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.-P. Sartre d’y voir bien clair (…) bourrique à lunettes, etc.  – A l’agité du bocal. Louis-Ferdinand Céline.

Verlaine vu par Les Frères Goncourt
Malédiction sur ce Verlaine, sur ce soûlard, sur ce pédéraste, sur cet assassin, sur ce couard traversé de temps en temps par des peurs de l’enfer qui le font chier dans ses culottes, malédiction sur ce grand pervertisseur qui, par son talent, a fait école dans la jeunesse lettrée, de tous les mauvais appétits, de tous les goûts antinaturels, de tout ce qui est dégoût et horreur !

Zola vu par Barbey d’Aurevilly. Emile Zola est le Michel-Ange de la crotte.

et par Léon Bloy
Crétin des Pyrénées. Messie de la tinette et du torche-cul. Vieille truelle à merde.

Les autres et Charles Bukowski
(…) Bien sûr, on ne peut pas mesurer le goût, ou le manque de goût. Pour un type qui se trouve un trou, il y en a un autre qui se branle. Je ne comprends rien au succès de Faulkner, du base-ball, de Bob Hope, d’Henry Miller, de Shakespeare, d’Ibsen, des pièces de Tchekhov. G.B. Shaw me fait bâiller. Tolstoï aussi. Guerre et Paix est mon bide le plus sanglant depuis Le Manteau de Gogol. Mailer, j’en ai déjà parlé. Bob Dylan, à mon avis, en rajoute, mais je dirai que Donovan a du style. Je n’y comprends rien. Boxe, rugby, basket fonctionnent à l’énergie. Hemingway jeune était bon. Dosto très dur. Sherwood Anderson les yeux fermés. Le Saroyan jeune. Le tennis et l’opéra vous vous les gardez. Les belles bagnoles, du balai. Le fétichisme, mouais. Bagues, montres, mouais. Le très jeune Gorki. D.H. Lawrence, d’accord. Céline pas de problème. Merde aux œufs brouillés. Artaud quand il s’énerve. Ginsberg à petites doses. La lutte gréco-romaine – hein ??? Jeffers, évidemment. Et ainsi de suite, et qui a raison ? Moi, bien sûr. Mais oui, bien sûr. (…) – Contes de la folie ordinaire.

Sollers et les autres

De platitudes en digressions en enfilades, de la Chartreuse dont on taira la ville, en passant par la couleur rouge et puis, fatalement… le noir, il semblerait que Sollers soit l’incarnation même du mal qu’il n’a de cesser de dénoncer, à savoir : la paresse, l’esbroufe (une référence littéraire, un nom, un lieu… toutes les deux phrases pour mieux n’en rien dire et n’en rien faire !), le bâclage – Serge Uleski.

Comme quelques autres figures médiatiques (BHL), Sollers force l’admiration : il est toujours là, comme ces figurines à gros cul sur lesquels on tape, qui basculent et reviennent toujours au centre du jeu. Qualifié d’insignifiant par Guy Debord, justement, de plat frelaté par Louis Althusser et de Sacha Distel par Patrick Modiano, Sollers figure dans le site officiel des éditions Gallimard au titre d’une « présence intempestive à l’époque », dont on verra combien il a su l’ériger en mode de vie. – Philippe Olivera et Thierry DiscepoloExtrait de Les intellectuels, la critique et le pouvoir.

Bel ami hypertextuel (Angelo Rinaldi) – insubmersible bête médiatique (Régis Debray) – ancien truand reconverti dans la police (Patrick Besson) – vieil apparatchik à langue de bois (Pierre Jourde).

relu et corrigé le 3/08/2016

Publié sur Culture Chronique – et sur Mediapart.

 

One thought on “Vacheries d’écrivains

  1. Bonjour !
    Voilà bien une chose que je ne supporte pas du tout : la critique ! -surtout littéraire.Pour moi,tous les livres sont bons et il faut respecter les pensées des autres.On aime ou pas,on le garde pour soi mais,vilipender et déprécier,c’est une chose que je qualifie d’anti-littérature,si le terme est juste.
    Merci pour le partage de ce bel article.
    A bientôt!

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