Les mots du vin

Si le vigneron élève son vin, cette vierge qui vous pisse dans le gosier, protégeant sa jeunesse et ménageant sa sénilité, le dotant d’un corps bien en chair ou maigre et fatigué, voire teinté d’érotisme puisqu’il peut être féminin et fessu, avoir du courage et de la cuisse, être de surcroit voluptueux et caressant, tendre et léger, ce qui ne l’empêche nullement d’être parfois mal habillé ou en dentelle, d’avoir le chapeau sur l’oreille et au pire, de tomber dans ses bottes. Épatant de séduction, voici notre purée septembrale vêtue d’une belle robe, chatoyante ou cristalline, éclatante ou et pourvue d’un caractère propre : simple, loyal, généreux, sévère, fugace, lampant, hargneux ou charmant, sans pour autant se départir d’une certaine virilité. Il peut être tout en même temps, séveux ou bien charpenté, bien bâti et larges d’épaules, bref avoir du relief ou tout juste honnête, ou au contraire, être mou, grossier, squelettique, anémié, voire sénile,  laissant ainsi le dégustateur ébloui, grisé, ému, attendri ou avec les oreilles qui fanent (rester sur sa soif).

Le buveur, quant à lui, ivrogne, sac à vin, pochard, bois-sans-soif s’en empare amoureusement ou violemment, caresse la bouteille, la dépucelle et baise la fillette, asphyxiant la négresse (vin rouge) ou le pierrot (vin blanc). Et le voici, après avoir biberonné, sucé et tété pour bien se rincer la dalle, abattre son brouillard et se faire des jambes de vin, plein comme une outre, complètement  allumé, gazé, blindé comme un char bref mariné au pinard et sûr de porter le lendemain le casque à pointe à l’envers ou une en plomb avec une visière en fonte.

Car, baptisé avec une queue de morue, obligation lui est faite de se taper des petits coups, du tue-mec et du brutal, des canons qui le fusillent et des soviétiques (verres de vin) qui l’enchantent ou encore, d’étrangler bouteilles et torpilles de massacrer les pots et d’en prendre plein les carreaux pour enfin se mettre du vent dans les voiles et avoir sinon son éblouissement de pressoir, du moins sa marée et sa chaloupe, bref ce qui lui faut pour avaler la mer et les poissons, enfiler ses bottes à rouleau et ses souliers à bascule et vermillonner sa trogne.

Avant d’être noir, de charmer les puces pour être gris comme un cordelier ou rond comme un cul de bol, il lui faudra encore s’allumer la lampe, se charger le fusil, s’arroser la meule, se ramoner la cheminée et graisser ses roues… Car enfin, bien partir que ce soit au malaga ou au boueux, au pousse-au-crime ou au vin crocheteur mérite que l’on entonne la Marseillaise en breton !

Amateur de vins aristocratiques ou buveurs de bibines, de tisane de vigne ou de lait de l’automne, à gosier sec, seule est douce l’eau bénite de cave ! Le cœur ne peut chanter s’il bat dans un corps ignorant.

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 11 octobre 2012
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