Le blues de la rentrée

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D’année en année, l’été se rétrécit. A peine terminée l’année scolaire, cartables et cahiers font déjà leur mannequinat studieux aux rayons des supermarchés, tandis que Bison futé, le GPS du peuple en transhumance, nous peaufine méticuleusement des départs et des retours flashés aux radars. Le soleil n’est plus que cancer de la peau et déshydratation mortifère. La canicule, période climatique normale dans laquelle le paysan d’autrefois était capable de prédire la couleur des saisons et des moissons, nous fait virer à l’orange de la vigilance, entre sécheresse implacable et crépitement d’orages électriques. Tout est menace, tout est problème, tout est déprime. On se sentirait presque coupable de cette jouissance estivale aux senteurs libertaires qui nous froufroutent des frémissements procurant à la vraie vie, un sale parfum d’amertume. Hélas, la météo médiatique, fatiguée de subir cette censure solaire, a tôt fait de nous rappeler qu’elle est aux ordres d’un ciel entoilé de tourmentes terrestres, promptes à enténébrer notre laborieux quotidien.

Prix du pétrole contre prix littéraires – quelques 700 bouquins à primer à l’Euromillions des éditeurs – crise économique contre économie de crise, guerres sans nom contre révolutions falsifiées, secret stories contemporaines contre pathétiques amours sexuelles et champêtres, émissions culturelles ou de variétés d’une fadeur poisseuses… Que le propos soit politique, littéraire ou de divertissement, d’un plateau de télé à l’autre, d’une chaîne à l’autre, on a actuellement l’impression d’aller toujours au même fast-food didactique. Les mêmes émissions cuites et recuites, les mêmes invités, les mêmes incontournables personnalités, les mêmes spécialistes, les mêmes artistes, la plupart à l’âge ancré dans celui de leurs succès d’il y a quatre décennies, le même discours et le même objectif : réunir ce qui est épars pour progresser ensemble afin d’acquérir une vision plus claire et plus précise du sujet traité.  Les formules fusent entre celui qui est frappé par, l’un qui pense que et l’autre qui aimerait quand même dire ou souligner que… Tout le monde parle en même temps, cela fait plus convivial. On se coupe la parole, personne n’écoute son ou ses interlocuteurs. On s’engueule parfois, toujours dans les limites orchestrées par le journaliste-animateur. Chacun a son mot à placer, souvent à promotionner son dernier chef d’œuvre. L’audimat oscille, les statistiques affichent nos conditionnements, le sujet traité gagne des galons en complexité, voire en incompréhension massive et le ras-le-bol prend des tangentes exponentielles.

Photo Jean Christophe Bott (2012)

J’imagine quelquefois, vision virtuelle quelque peu perplexe, ces milliers de gens qui partagent au même moment avec moi cette orgie informative qui gave plus qu’elle ne nourrit et anime sous des pantomimes ubuesques, un gigantesque banquet de fauves en rut d’opinions.

Que peut penser l’ouvrier qui vient de se faire virer comme un malpropre après avoir donné un quart de sa vie à son entreprise et se retrouve du jour au lendemain comme une quantité négligeable sur le trottoir ? Que peut penser le paysan qui croule sous les dettes et s’épuise en vain à biner sa terre, la femme de ménage qui n’en peut plus, le mineur recyclé ou déclassé pour cause de silicose, la secrétaire que l’on prend pour une potiche nécessaire, bref toutes ces petites gens dont le labeur anonyme sustente notre consumérisme de ces amuseurs publics et politiques binaires, un coup à droite, un coup à gauche, le changement comme une rente bien torchée ? Que pensent-ils de ces hommes et ces femmes qui ont toujours une idée à leur refourguer et dont ils sont convaincus qu’ils en savent toujours plus qu’eux, puisqu’on le leur dit et leur répète à l’envie que ces gens-là sont des intellectuels – ils ont fait des études, Monsieur, ont des diplômes et des postes à responsabilité – et que leur boulot, c’est de réfléchir et de décider pour eux ?

Peut-être les écoutent-ils de la même oreille distraite que le Fernand, mon grand-oncle paysan qui lorsqu’il voyait De Gaulle à la télé, s’exclamait : tiens, voilà encore le Grand Charles qui nous en pond une… Et sa femme, la Simone, de lui répondre invariablement : tais-toi donc, tu sais bien qui raconte toujours la même chose. Ces deux-là s’entendaient bien. Ils avaient leur chien, Tobie, et leur vie sans enfants. Dieu l’avait pas voulu, soupirait Simone. Une vie d’ouvrier, de femme de ménage et de bout de jardin les fins de semaines. Ils ne rêvaient pas ou s’ils rêvaient, ils ne le disaient pas. La vie était comme elle était. Fallait faire avec, soupirait encore Simone. Je me rappelle encore les paluches rugueuses de Fernand dans les miennes et les groseilles à maquereaux vertes et rouges dont ma grand-tante faisait des confitures. La physiologie de l’effort constant pour des prunes et des lendemains qui chantaient rarement les avait plongés dans l’anémie latente et déclarée, en état de survie et de carences insidieuses, de celles à qui il faut du temps pour faire leur trou en vous. Se laissant vivre à la va-que-je-pousse, ils attendaient sans trop y croire de ceux qui les gouvernaient, qu’ils trouvent des solutions pour que ça aille mieux. Et aller mieux pour eux, ce n’était pas grand-chose. Juste pouvoir boucler les fins de mois, avoir l’esprit tranquille que procurent les choses faites comme elles doivent être. Leur monde n’alla jamais plus loin que les années qu’ils avaient à vivre et Dieu seul savait combien. Ils parlaient peu, rarement politique et quand ils le faisaient, c’était pour moucher Germaine, la sœur de la Simone, qui prenait de grands airs parce qu’elle était institutrice. Le Grand Charles sait y faire, mais il ne nous la fait pas. De toute façon, c’est tous des menteurs, y raconteraient n’importe quoi pour se faire élire

Je ne suis pas certaine que les choses aient beaucoup changé chez les téléspectateurs Lambda que nous sommes. Une version en remplaçant douillettement une autre, si ce n’est pas celui-là qui nous berne, ce sera celui-ci, sauvé in extremis des urnes par notre espérance passive, omettant trop rapidement que la différence entre démocratie et fascisme consiste pour l’une à baiser le peuple dans la loi et pour l’autre, à le baiser hors la loi. De toute façon, il y a bien longtemps que nous avons baissé la garde. Nous luttons non pour pratiquer la vraie démocratie, celle qui exigerait  la solidarité et le partage sans qu’un Marc Emmanuel vienne nous exhorter d’un vibrant Tous Ensemble, sinon pour en préserver le pathétisme. Autrement dit pour préserver ces droits et acquis pour lesquels, la plupart du temps, nos ancêtres, voire nos grands-parents, ont été les seuls à verser en notre nom et avenir, sueur et sang. Nous avons tant passé et repassé le fil de nos exigences à celui du droit légiféré qu’il ne nous reste guère plus que le désir quasi obsolète de meubler notre temps libre !

Livrés à notre dérive existentielle, entre peurs intimes et conjurations de toutes sortes, qui nous donnent justement l’impression d’être vivants, nous voilà sujets et soumis à notre humeur, revancharde et chagrine, envieuse et frustrée, menteuse et traître, consommatrice exacerbée et que personne, surtout, ne se risque à venir piquer dans notre assiette ! Fiers à bras amputés de l’âme, nous voulons – pour la plupart, être des héros. Mais pas de ces héros copies conformes d’une mythologie dépassée, sans cesse revue et corrigée par nos élites, sinon un Success story interchangeable mais néanmoins unique et bien sûr, rémunéré en milliers d’euros. Qu’importe le navire, seul compte le but. Sortir de la masse en s’échappant de l’anonymat smicard. Ne plus être un vulgaire consommateur, mais un être humain remarqué, plutôt que remarquable. Même si cela ne dure que le temps d’un zapping.

D’un côté comme de l’autre de la caméra, on possède la culture éclairée de ceux qui ignorent beaucoup et savent un peu. L’opinion en voilure aléatoire opportuniste, l’hésitation frétillante, l’esprit en périscope cherchant l’idée qui va séduire plutôt que convaincre, les préjugés y ayant souvent valeur de conviction. On écoute donc avec circonspection et intérêt ceux qui nous éduquent à penser correct en toutes choses et tous domaines. Avec eux, on sème les idées sur le terreau des circonstances, avant de les mettre en gerbe, de les soupeser, de les retourner, de les analyser, les disséquer, de les zapper d’une chaîne à l’autre, espérant que de ce rabâchage programmé jaillira d’un côté et de l’autre du miroir télévisuel ce supplément d’âme, une connivence de la pensée, le démagogique et célèbre Je vous ai compris, nous sommes d’accord. Et chacun de repartir avec sa propre opinion incertaine.

A couches étanches, écoute étanche.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 10/09/2012 – Revu et corrigé 10/09/2016
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1 commentaire sur “Le blues de la rentrée

  1. Quel blues!!!

    Effectivement, de ce point de vue, les choses ne vont pas en s’arrangeant!
    Bon, évidemment, ce n’est pas faux…c’est même très réaliste!!!

    On préfère rêver à Plus Belle La Vie qu’à notre avenir incertain…
    « quelques 700 bouquins à primer à l’Euromillions des éditeurs « …sourire complice!

    « Que pensent-ils de ces hommes et ces femmes qui ont toujours une idée à leur refourguer et dont ils sont convaincus qu’ils en savent toujours plus qu’eux, puisqu’on le leur dit et leur répète à l’envie que ces gens-là sont des intellectuels – ils ont fait des études, Monsieur, ont des diplômes et des postes à responsabilité – et que leur boulot, c’est de réfléchir et de décider pour eux ? »:
    il serait temps que le peuple descende dans la rue et crie son ras-le-bol, non?…

    Bon, moi, les coup de blues…je n’en veux plus…où le moins possible: il existe des stratagèmes pour y couper…de l’imagination, des rapports humains chaleureux…l’envie de vouloir changer les choses…supprimer les parasites de sa vie et croire que tout cela prend sa source en nous-mêmes, pas grâce aux autres!

    En attendant, lisez LES MICROBES DE DIEU de Mlle Talcott!
    Les générations à venir comptent sur nous pour les aider à créer un avenir plus riche!

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