Le Marié de la Saint-Jean, Yves Viollier

Il y a l’Histoire qui s’écrit avec une majuscule, faite de dates, de faits, de circonstances, de drames et de commémorations. Dans la mémoire collective, celle-ci s’inscrit comme une réalité passée qui ne peut se rejouer. On finit même par oublier cette Histoire, quand non l’interpréter comme il nous convient. Et puis, il y a l’autre, celle qui se raconte avec un h minuscule, l’histoire de l’histoire de l’histoire. Et celle-là, on ne l’oublie pas tant elle nous touche de par son universalité.

C’est à son récit croisé que s’attache Yves Viollier dans son dernier livre Le Marié de la Saint-Jean où il se révèle un excellent conteur, en nous plongeant dans l’intimité de deux familles et le contraste de deux cultures, l’une circonscrite à la Vendée et à des traditions que l’on aimerait pérennes et qui malheureusement ne le sont plus, l’autre ouverte sur l’Asie du Sud-Est et les conflits qui ont jeté sur les routes de l’exil, où la mort souvent les attendait, des milliers de personnes. Cette Histoire-là se répète au gré de notre impuissance et indifférence, preuves en sont tous les conflits actuels dont on ne retient souvent que les crispations médiatiques. Par contre, celle vécue réellement par Zhida et ses frères, outre l’émotion qu’elle suscite, nous renvoie à celle qui nous constitue chacun intimement.

Nous sommes en 1977. A l’occasion de son mariage avec Gabrielle, née au sein d’un clan vendéen soudé comme les doigts de la main, dont Zhida a du apprendre les codes et franchir les épreuves pour se faire accepter, il se rappelle toutes les joies et les peines qui ont structuré l’homme qu’il est devenu.

Zhida est né à Saïgon. Son père, Zhuyun, originaire de Shangaï, accusé d’appartenir au Kuomintang, a fui en 1948 la Chine communiste dans le « dernier avion du pont aérien », de Shangaï à Hanoï où il a débarqué avec sa future épouse, Mâa-ma, qui fréquentait la même université que lui. Après Hanoï, ils ont fui à Saïgon « lorsque les communistes sont arrivés au Nord-Vietnam », avant de s’installer à Phnom-Penh où son père, Zhuyun, qui « a traversé indemne toutes les tragédies », exerce la médecine occidentale dont il a finalisé l’apprentissage en France et la médecine traditionnelle chinoise qu’il a appris sur le continent asiatique. Après de durs débuts et sans pour autant délaisser sa clientèle moins fortunée, ses talents professionnels lui valent de soigner Norodom Sihanouk et « les nouveaux princes de la République », tandis que leurs épouses, « mises en confiance par la spécialité de sage-femme de Mâa-ma », vont accoucher dans la clinique « qui occupait les deux premiers étages de notre grande maison rose. » Pour les trois enfants du couple, Zhida, Zhiqiang et Zhicheng, l’enfance a le goût du bonheur jusqu’à ce que leur père, passant outre les protestations de leur mère, décide d’envoyer ses deux aînés, alors âgés de huit et six ans, étudier en France.

Entre visibilité, dissimulation et invisibilité, l’exil et ses blessures revêtent une multiplicité d’aspects. De l’abandon du père brillant, autoritaire, secret et volage, la polygamie étant une tradition héritée de sa province chinoise, à l’absence de la mère aimante, sacrificielle, belle, pourvue d’une intelligence fine, disparue – Zhida ignore comment – dans la tourmente barbare que les Khmers Rouges à la solde Pol-Pot ont imposé au Cambodge en 1975, des écoles religieuses à la discipline martiale où son père l’a largué aux familles d’accueil aux accueillants brutaux et aux mères de substitution aimantes, de sa solitude d’enfant plus ou moins méprisé pour être une « banane » – jaune à l’extérieur et blanc à l’intérieur -, confronté à des problèmes d’adulte, comme celui de protéger et de prendre en charge affectivement et matériellement son frère cadet, de son parcours d’étudiant fauché en médecine à ses amours avec la jolie Gabrielle Gallot… Durant les trois jours de son mariage sous les feux de la Saint-Jean, Zhida démêle l’écheveau de sa jeune vie. Viennent s’y entremêler d’autres histoires, comme celle, terrible, de Tonton Chu, dit Victor, ami intime du père de Zhida à Phnom-Penh, de sa femme Taï Mou qui fut « chef des boyesses » à la maison rose, et de leurs trois filles Violette, Rose et Capucine, ou encore celle du moment où un fonctionnaire français tatillon et raciste lui refuse la nationalité française au prétexte de n’avoir pas accolé la formule « Monsieur le Président » au nom de Giscard d’Estaing ou encore, le magnifique hommage que Zhida rend à sa mère, Mâa-ma, le jour de son mariage. Sans jamais verser dans la sensiblerie, Yves Viollier raconte avec pudeur l’amitié qui le lie à Zhida et à ses deux frères, dont il est devenu en quelque sorte le confesseur et qu’il a accompagné jusqu’au Cambodge pour mieux appréhender cette histoire bouleversante et vraie, quoique romancée en mentir-vrai, où les femmes, nombreuses, sont les piliers de la résilience de Zhida et de Zhiqiang.

Certains voient dans Le Marié de la Saint-Jean le récit d’une intégration réussie. Mais à quel prix ? Et que faut-il entendre par ce mot qui somme toute, aboutit à gommer ses racines, ou du moins à les faire oublier, afin de se faire accepter dans le pays d’accueil ? Ne pas faire de vagues avec sa propre culture à laquelle, inclus dans son entourage proche, personne ne s’intéresse et encore moins avec cette nostalgie encombrante de l’exil qui vous colle à l’âme comme une seconde peau et où l’amour n’est pas exempt ni de haine et ni de colère. S’intégrer signifie aussi devenir transparent, voire inexistant, et Zhida s’y est efforcé : taisant ses rages, faisant abstraction de ses besoins, gentil, aimable, prévenant, obéissant, travailleur, prenant en recours « son air de Chinois  battu », toujours sur la brèche de la vigilance, celle de ne pas commettre d’impair. On l’apprécie, on l’aime, on l’accepte à la condition qu’il ne franchisse pas cette barrière invisible qui le renverrait à son extranéité, hors des codes de la société occidentale. Mais personne ne se demande s’il est heureux. Même si lors de ses épousailles émaillées de traditions vendéennes que l’on envie, sa nouvelle famille fait preuve d’une délicatesse empathique, il n’en reste pas moins vrai que sa culture chinoise est perçue comme un charmant exotisme par les Occidentaux invités à la noce, Les invités Chinois, eux, faisant preuve d’une mansuétude plus généreuse, non pas tant du fait de leur propre culture, mais sans doute de par les souffrances qu’ils ont traversé.

« Je ne sais pas toujours qui je suis. J’ai beau avoir grandi en France depuis vingt ans, il y aura toujours un doute à mon sujet, je reste un étranger, un importé, un déporté, un niakoué aux yeux bridés. Je suis Zhang Zhida. On m’a nourri dès le berceau au kou toui, la soupe de nouilles de riz. », constate avec un orgueil mitigé de consternation, le jeune Zhida. Il est vrai que l’exil, volontaire ou non, peut se révéler être une force ou une faiblesse, selon que l’on tourne son regard vers le passé révolu ou le futur à inventer. Mais c’est encore mieux de revendiquer haut et fort, comme Marguerite Yourcenar que « le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un regard intelligent sur soi même. »

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott –14/05/ 2017
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Quatrième de couverture –  1977. Le mariage de Zhida se prépare à la Gallifrère, la belle ferme de ses futurs beaux-parents, près de Luçon. Zhida, jeune Chinois du Cambodge, Français « banane » comme il dit –  jaune à l’extérieur – a dû partir, seul, pour la France à l’âge de huit ans avec son petit frère, et aller en pension à Romilly. Son père, tout juste arrivé de Hong Kong, et son oncle, qui a pu échapper aux Khmers rouges et émigrer en France, seront là pour son mariage. Au cœur des trois nuits étouffantes de plein été qui précèdent la fête, Zhida revit l’histoire de sa merveilleuse rencontre avec la rousse Gabrielle, qui l’a choisi sur les bancs du lycée. S’invitent aussi dans ses souvenirs l’enfance, que l’exil a rendue douloureuse, l’adolescence et la jeunesse précaires. Et c’est à sa mère, la grande absente, disparue dans les ténèbres de la barbarie, que ses pensées reviennent, elle dont le sourire fragile va l’accompagner jusqu’à l’autel.

Yves Viollier est né en Vendée, région qui lui a inspiré plus d’une dizaine de romans, dont Les Deux Ecoles, Même les pierres ont résisté (prix Charette), Les Sœurs Robin (prix du Roman populaire, adapté pour la télévision avec Line Renaud et Danielle Lebrun), Les Pêches de vigne et Les Saisons de Vendée. Il a obtenu, entre autres, le prix Charles-Exbrayat pour Les Lilas de mer et le Grand Prix catholique de littérature pour L’Orgueil de la tribu. Il est critique littéraire à La Vie et se partage aujourd’hui entre la Vendée et la Charente.

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